May Time ou May….hem?

(L’Ere de Theresa May ou le Chaos?)

 

Les premières déclarations du nouveau Premier Ministre se veulent rassurantes. Elles confortent sa réputation d’une personne réfléchie et dotée d’une volonté de fer. Elle a apporté quelques éclaircissements sur ses priorités au nombre desquelles on compte la mise en œuvre du Brexit, plus de justice sociale, une économie ouverte et moins d’austérité ; elle a écarté la tenue d’élections anticipées ou d’un second Referendum. 

 

Toutefois, son programme semble plus adapté à galvaniser une opinion publique britannique déboussolée devant l’éventualité d’une implosion de l’ensemble l’Union Européenne qu’à surmonter les difficultés inhérentes à la renégociation de la future relation de la Grande-Bretagne avec l’Europe des 27.

 

La réussite des négociations sur le Brexit exige la bonne foi des deux parties. La préférence du Royaume-Uni pour une négociation multilatérale (sur le modèle des conférences préparatoires aux modifications des traités), qui lui permettrait de rassembler des majorités alternatives au sein des pays Membres, est une pure vue de l’esprit. Ce désir s’exprime en filigrane au travers de la déclaration, apparemment amicale, de Boris Johnson, réclamant un rôle majeur pour son pays dans son interaction avec ses « partenaires » européens. Cette posture pourrait cependant être interprétée moins charitablement, comme une version mise à jour de la politique que la Grande-Bretagne poursuit depuis 1648 : « diviser pour mieux régner ». Vue ainsi, l’intention de Liam Fox de mener de front des négociations commerciales avec des pays tiers, peut être perçue (intentionnellement ?) comme une menace voilée, ce qui ne serait pas de nature à engager des négociations constructives sur le Brexit.

 

La réalité est que le Royaume-Uni doit négocier avec l’UE et non avec ses Membres dont l’accord unanime sera requis à son heure. A défaut il devra, soit s’accommoder d’une Union devenue plus cohérente, plus intégrée et plus intransigeante - évolution rendue enfin possible par le Brexit -, soit, suite à un effet de contagion, gérer les conséquences de l’implosion de l’UE rendant tout accord post Brexit sans objet. La première alternative ne ferait que renforcer l’isolement du Royaume-Uni alors que la seconde serait désastreuse tant pour la Grande-Bretagne que pour l’Union et le reste du monde, procurant aux anglais la maigre consolation d’une situation à peine moins pénible que celle des pays de l’Eurozone.

 

Un des défis majeurs que Theresa May doit affronter est la formulation d’objectifs cohérents pour le Brexit, capables de réconcilier les points de vues contradictoires tenus par les différents courants de « Brexeteers » tout en tenant compte de celle de l’importante minorité du camp adverse. Il est urgent de balayer les promesses intenables et les mensonges véhiculés pendant la campagne (quelques-uns l’ont déjà été). Mais avant tout, les anglais doivent savoir que, quel que soit l’intérêt de l’UE de conclure un accord constructif, celui-ci ne peut se limiter à des considérations économiques et financières. Le Royaume-Uni doit abandonner toute velléité d’obtenir des concessions qui lui procureraient des avantages par rapport à ceux dont jouissent les Etats-Membres. Ceci implique, par exemple, que toute flexibilité dans l’application du principe de la liberté de circulation des personnes, devra être étendue à l’ensemble des pays Membres. Dans le même esprit, l’UE pourrait vouloir bénéficier de la considérable expérience des britanniques dans la conception et la mise en œuvre de sa politique en matière financière au travers d’une procédure consultative « ad hoc ». Cependant cela devrait prendre la forme de droits accordés à l’ensemble des membres de l’Espace Economique Européen et non au seul R.-U. ; en aucun cas un droit de veto sur la législation et règlementation européenne ne saurait être accordé à des pays non-membres.

 

Quel que soit l’intérêt d’incorporer de telles « flexibilités » dans les futurs accords, il est hautement improbable que cela puisse se négocier endéans la période de deux ans prévue, car leur ratification impliquerait très vraisemblablement la lourde procédure de modifications des traités. Il s’ensuit que, dans l’intérêt de toutes les parties, pour réduire autant que faire se peut les nombreuses incertitudes, il convient de séparer les négociations sur les conditions de sortie de la Grande-Bretagne de l’Union de celles concernant leurs relations futures, même si ces dernières pourraient débuter en parallèle.

 

Les limitations décrites ci-avant augmentent sensiblement le risque que les termes d’un éventuel accord soient jugés inacceptables par un segment significatif de l’opinion publique anglaise. Il faut cependant être parfaitement au fait que le résultat d’un « deuxième referendum » concernant l’accord ne serait pas capable d’inverser le Brexit mais laisserait aux anglais le choix de l’accepter ou de se retirer purement et simplement de l’UE. Une fois l’Article 50 invoqué, il n’y a pas de retour en arrière possible.

 

Au fur et à mesure que les effets du Brexit se feront sentir, la stabilité du régime de démocratie parlementaire britannique pourrait se voir remise en question. Non seulement les deux principaux partis politiques sont profondément divisés, mais d’autres lignes de fractures se superposent : il y a d’importantes divergences d’intérêts entre les parties constituantes du Royaume-Uni, entre les générations au sein de la population ainsi qu’entre les diverses catégories socio-économiques. Surmonter ces tensions s’avèrera indispensable pour garantir l’intégrité du pays et lui donner des bases pour assurer sa prospérité en dehors de l’Union. Ces problèmes ne se résoudront probablement pas avant que les résultats des prochaines élections soient connus. Ceux-ci sont d’autant plus incertains que le système électoral – basé sur un système de majorité relative au niveau de chaque circonscription - pourrait donner des résultats totalement inattendus, si les deux principaux partis se révélaient incapables de proposer à l’électeur des programmes cohérents définissant leur vision du futur.

 

Transformer le chaos potentiel créé par le résultat du referendum en opportunité n’est possible que si chacun sort renforcé des négociations ; cela s’annonce difficile tant pour l’Union à 27 que pour le Royaume-Uni. Aucune des parties ne peut se permettre de compromettre ses  intérêts vitaux : réformer l’UE doit être la priorité absolue des 27 pays membres alors que  réunifier l’opinion publique anglaise autour d’une vision cohérente de l’avenir doit être celle de leurs dirigeants. L’opinion publique, non seulement attend avec impatience de relever les défis qui se présentent mais est prête à assumer les sacrifices que cela comporte. Les politiciens nostalgiques devraient se retirer pour permettre à la génération montante d’assumer la direction et la responsabilité de son propre avenir.

 

Bruxelles, le 21 juillet 2016

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

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