Londres vaut-il une Messe ?

 

Si en 1593 (comme aujourd’hui) il ne fait guère de doute que « Paris vaut bien une messe » en est-il de même pour Londres ?

 

La sortie de l’Angleterre de l’Union Européenne serait catastrophique pour les deux parties. Pourtant, chaque jour qui passe rend ce résultat de plus en plus probable, alimenté par des déclarations souvent outrancières. La dernière en date, énoncée par Philip Hammond, Ministre des Affaires Etrangères, affirme que « des restrictions à l’accès aux prestations sociales par des immigrés originaires de l’Union sont non-négociables » ! J’avais déjà pointé du doigt, précédemment, le coup porté à l’Euro et à la stabilité de l’Union par François Hollande à Versailles en s’auto exonérant des contraintes du pacte budgétaire.

 

Si, particulièrement dans le contexte actuel, il est de l’intérêt de l’Union de ne pas souffrir de défections, ce n’est certainement pas à n’importe quel prix : accepter d’aborder des négociations sous le coup d’ukases est un signe de faiblesse coupable. Les négociateurs des pays Membres devraient s’y refuser purement et simplement. La tactique poursuivie par David Cameron et ses collègues est transparente : ils tentent de profiter cyniquement du désarroi palpable qui traverse les pays Membres pris de court dans les dossiers de l’immigration, de la gestion de l’espace Schengen (frontières internes et externes), de la lutte contre le terrorisme, etc. pour les intimider en brandissant sans vergogne des exigences auxquelles, en d’autres circonstances, ils savent qu’ils ne pourraient prétendre. Cette posture s’accompagne de la publication de sondages montrant les progrès du vote anti Union dont la diffusion participe au même objectif à savoir : effrayer l’opinion publique européenne dans le but d’obtenir toujours plus de concessions.

 

Or les évènements récents vont clairement dans la direction opposée en démontrant que c’est seulement au niveau européen que l’on peut aborder les défis auxquels l’ensemble du continent est confronté. Comme vient de le souligner à juste titre le Président Juncker, le rétablissement de frontières internes à l’espace Schengen est incompatible avec le maintien de la monnaie unique (même si l’espace Schengen ne coïncide pas avec l’Eurozone). De même, la Chancelière Merkel a réitéré la nécessité impérative de se mettre d’accord sur une « politique d’immigration commune », sous peine de la désintégration de l’Union. Cette politique doit être applicable dans l’ensemble des 28 pays membres ; il est inconcevable que l’un ou l’autre bénéficie de dérogations, même si la situation de chacun doit être prise en compte au travers de critères communs retenus.

 

De plus en plus de voix s’élèvent reflétant – enfin – la prise de conscience du risque existentiel que court l’Union. Le citoyen, dépassé par les évènements, réclame des mesures fortes capables d’assurer sa sécurité, garantissant l’exercice de ses droits et la protection de ses valeurs.  Nous sommes donc confrontés à un choix  binaire qui suppose soit une intégration plus poussée avec de nouveaux transferts de souveraineté vers l’Union, soit un démantèlement et la réappropriation totale de la souveraineté par chacun des Membres.

 

La première doit déboucher rapidement sur une politique d’immigration commune, la gestion par l’Europe de ses frontières externes, la mise en commun du renseignement chapeauté par un « Bureau d’Investigation Européen» fédérant, au sein d’une Agence dotée d’une capacité opérationnelle sur l’ensemble du territoire, les services de renseignements nationaux ; à plus long terme, il sera impératif de développer d’une politique de défense et étrangère communes.

 

La seconde renverra chaque gouvernement national à ses responsabilités, les forçant à assumer seuls l’exercice de l’ensemble des pouvoirs politiques, économiques et sociaux.

 

Alors que la première alternative conduit à subordonner temporairement les dossiers du Brexit et de l’achèvement de l’UEM à l’urgence découlant de la situation géopolitique, la seconde rend par définition ces mêmes dossiers caducs.

 

En conclusion, il faut annuler toute négociation sur le Brexit qui ne fera que brouiller les cartes et ajouter à la confusion. Si l’Angleterre désire néanmoins se prévaloir de son droit, conféré par le traité de Lisbonne, de se retirer de l’Union – avec ou sans referendum - qu’elle en fasse unilatéralement la demande. Ainsi les 27 autres pays membres seront libres de façonner dans leur propre intérêt les contours d’une réforme de l’Union rendue indispensable, si elle veut exister dans le monde multipolaire et dangereux qui nous entoure.

 

L’Union avec une participation constructive de la Grande-Bretagne serait un atout incontestable mais concéder à l’Angleterre des privilèges exorbitants qui lui permette d’imposer ses propres intérêts est inacceptable.

 

Non ! Dans les circonstances actuelles, Londres ne vaut certes pas une Messe !

 

 

Bruxelles le 26 novembre 2015

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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