Le Sommet de Bruxelles :

Versailles ?  Munich ? Ou Breton Woods ?

 

Le sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernements de l’Eurozone de ce dimanche 12 juillet a débouché sur un « accord unanime » qui, pour l’heure, maintient la Grèce dans l’Euro et préserve l’intégrité de l’Eurozone. Pour y arriver il a fallu que toutes les parties fassent des compromis mais le plus difficile reste à faire : la ratification de l’accord par diverses instances parlementaires, la mise en place d’un financement « transitoire » immédiat, l’ouverture de négociations sur les conditions spécifiques du « troisième plan de sauvetage » et enfin la mise en œuvre des réformes - tant de fois promises mais jamais appliquées - qui conditionneront le déboursement effectif de l’aide.

 

L’issue de la crise est donc encore largement suspendue à un nombre considérable d’impondérables qui chacun pourrait remettre en cause l’équilibre des accords conclus et conduire à l’effondrement de la Grèce et/ou de l’Union monétaire. Il sied de saluer les efforts consentis par tous ceux qui ont contribué à cet accord et en particulier ceux du Président Hollande.

 

Si les étapes immédiates sont franchies avec succès, l’Eurozone se sera donné une nouvelle fenêtre d’opportunités pour se réformer elle-même. Il est cependant loin d’être évident qu’elle saura saisir l’occasion, ayant déjà par deux fois ignoré les appels pressants du Président de la BCE à compléter son action, lors de son intervention promettant de « faire tout ce qui était nécessaire pour protéger l’€ » ou encore lors de l’annonce du programme de « souplesse monétaire ».

 

L’histoire nous dira si ce sommet a débouché sur un nouveau « Versailles » où 18 pays qui détenaient toutes les cartes ont imposé leur volonté au 19ème Etat membre de l’UEM avec des exigences qui se révèleront intenables sur la durée. Lorsque cette évidence s’imposera, les prémices d’une nouvelle crise auront été semées, renforçant l’attrait des sirènes national-populistes et augmentant considérablement les risques d’une implosion de la monnaie unique et de l’Union Européenne. Dans ce scénario, il ne serait pas surprenant de voir la France se mettre en retrait de l’Eurozone en refusant tout transfert supplémentaire de souveraineté, imitant ainsi le refus des Etats-Unis de rejoindre la SDN dont leur Président avait pourtant été l’initiateur.

 

Une alternative est un « remake » de la conférence de « Munich ». Les protagonistes se sont accordés à Bruxelles sur un slogan qui rappelle le fameux « peace in our time », où, comme l’ont affirmé le Président Juncker et Alexis Tsipras, « Le Grexit est définitivement derrière nous ». Lorsqu’il s’avérera qu’il s’agit d’un marché de dupes il sera trop tard pour éviter la catastrophe et les conséquences seront planétaires.

 

Enfin, il y a un troisième scénario dans lequel le sommet de Bruxelles constitue le point de départ d’une remise à plat de la structure institutionnelle et opérationnelle de l’Eurozone. La « Conférence de Breton Woods » a mis en place l’architecture financière du globe qui a présidé à la reconstruction des économies dévastées par la crise économique des années 30’ et par la guerre et a permis une croissance vigoureuse amorcée par la solidarité, notamment du plan Marshall. A son tour, dans la foulée de la crise financière et économique commencée en 2008, l’Eurozone doit se doter des instruments qui assureront la compatibilité d’une Union monétaire avec la nécessité d’une gestion commune d’une politique budgétaire, fiscale et économique. Cela implique l’acceptation par les pays Membres d’une discipline qui permettra à la solidarité (transferts)  de s’exercer au travers d’un budget « fédéral », géré par une instance qui sera le pendant politique de la BCE, aujourd’hui orphelin d’un interlocuteur légitime. Cela implique également de dégager  des « ressources propres » suffisantes pour permettre à l’UEM de bénéficier d’une capacité d’emprunt autonome (Eurobonds). Ainsi dotée des attributs indispensables, l’UEM  sera capable de défendre au mieux les intérêts de tous les citoyens et de servir d’aimant pour attirer en son sein les autres pays de l’Union Européenne dont l’adhésion est prévue par le Traité de Maastricht. Dans un monde multipolaire, une telle architecture débouche par construction sur un regain de souveraineté réelle par opposition à un abandon de souveraineté nominale et permet à la solidarité de s’exprimer au niveau européen comme c’est le cas aujourd’hui à l’échelon national.

 

En conclusion il faut se rendre compte avec lucidité que le scénario du Grexit est loin d’être écarté. Le spectre du chaos qu’une telle issue engendrerait pour les Grecs devrait convaincre tous les gouvernements de persuader leurs opinions publiques respectives que l’intégration plus poussée de l’Eurozone est la seule politique qui peut les protéger durablement d’un risque similaire; il est donc de l’intérêt national de chaque pays Membre d’y souscrire.

 

 En particulier, il convient d’éclairer l’opinion publique sur le caractère stérile du débat entre « politiques d’austérité » et « politiques de croissance » qui mine inutilement la cohésion de l’UEM. S’il est exact qu’un excès d’austérité peut tuer les efforts de relance, celle-ci n’est cependant pas concevable dans le cadre de l’architecture institutionnelle actuelle où la gouvernance est régie par des règles contraignantes ancrées dans le marbre des traités et que la Commission est chargée de faire appliquer. Seule une autorité politique « fédérale » au niveau de l’UEM permettrait de se dégager de ces contraintes, à l’aune des « politiques de relance » suivies avec succès par les Etats-Unis et la Grande Bretagne au lendemain de la crise financière. A noter qu’aux E.U., la « solidarité fédérale » et la « politique monétaire accommodante » se sont déployées dans le cadre d’un strict équilibre budgétaire des « entités fédérées ». La pleine souveraineté économique des 19 pays Membres est structurellement incompatible avec le bon fonctionnement de l’UEM car elle expose l’ensemble de ses membres à l’aléa moral en cas d’excès par l’un ou l’autre, comme nous le prouve le cas Grec.

 

Un choix radical s’impose entre une Eurozone de type « fédéral » ou le démantèlement de l’UEM. Le défi politique est immense : nos dirigeants se révèleront-ils à la hauteur ?

 

 

Bruxelles, le 14 juillet 2015

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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