Le modèle européen de “Banque Universelle »:

Une menace pour la stabilité économique, financière et sociale !

 

 

Les banques se plaignent des difficultés qu’elles rencontrent pour assurer une rentabilité suffisante. Les banquiers font barrage aux propositions qui leur imposeraient de renforcer leurs fonds propres. De nombreux politiciens et les régulateurs, par contre, sont désireux d’instaurer de telles mesures pour éviter à l’avenir un renflouement d’institutions financières par les contribuables.

 

Dans le même temps, la BCE poursuit une politique destinée à encourager les prêts bancaires à l’économie réelle avec, jusqu’à présent, un succès mitigé. En effet, la combinaison de taux d’intérêts négatifs et le recours massif aux achats d’actifs (Q.E.) semble donner des résultats qui limitent partiellement la transmission ordonnée de sa politique monétaire : d’une part les taux négatifs rendent l’acceptation de dépôts non rentable alors que faire payer le client pour ce « service » provoque une forte résistance, réduisant d’autant les marges sur les crédits ; d’autre part, augmenter le volume d’achats d’actifs réduit les taux d’intérêt, créant des problèmes supplémentaires pour les fonds de pension et les assureurs, etc.

 

Simultanément, la Commission pousse à créer une « Union des Marchés de Capitaux » dont l’objectif essentiel est de substituer le financement de l’économie au travers des marchés à la dépendance excessive actuelle sur les prêts bancaires. 

 

Encourager les prêts bancaires (BCE) et le financement au travers des marchés (UE) sont des objectifs incompatibles si le modèle de la « Banque Universelle » est au centre du système : en effet, dans la mesure où on demande aux banques de développer leurs opérations de « banque d’affaires », elles seront appelées à renforcer significativement leurs fonds propres pour tenir compte des risques supplémentaires. Il s’ensuit que, si elles ne sont pas capables (ou désireuses) d’augmenter leur capital (réduisant d’autant leur ratio de profitabilité), elles seront forcées de réduire (plutôt que d’accroître) leur prêts, et ce d’autant plus qu’ils sont devenus moins rentables.

 

Il y a également un conflit d’intérêts fondamental au sein de la « banque universelle », dès lors qu’elle doit choisir d’être l’intermédiaire entre un emprunteur et un déposant tout en gardant le risque crédit sur ses propres livres (prêt bancaire) et celui entre un émetteur et un investisseur où le risque crédit est transféré à ce dernier (financement de marché).

 

De surcroît, au sein de grandes banques universelles qui ont d’importants (et très profitables) départements de gestion de fonds, intervient un potentiel de conflits d’intérêt supplémentaire dû à l’obligation de maintenir un équilibre adéquat entre les intérêts légitimes des « émetteurs » et des « investisseurs » gérés en interne. Ces conflits peuvent être exacerbés lorsque l’émetteur est aussi un emprunteur auprès de la banque, ce qui est très souvent le cas.

 

Ces problèmes ne sont pas nouveaux ; ils ont été appréhendés, plutôt avec succès, aux Etats-Unis à partir des années 1930 avec le vote du « Glass, Stiegel Act » qui a entériné la séparation des activités de banque commerciale et de banque d’affaires et aussi celui de plusieurs lois régissant l’émission de titres, destinées à la protection de l’investisseur. Il ne fait aucun doute que ces mesures ont joué un rôle clef dans la croissance spectaculaire des marchés financiers aux Etats-Unis indépendamment du marché bancaire ; ils ont permis à chacun de ces secteurs d’avoir une assise suffisamment large pour en assurer la rentabilité.

 

Il n’est pas étonnant que la « dérégulation » des marchés américains, initiée dans les années 1980, (y compris le retrait du Glass Stiegel Act en 1998), ait débouché sur l’expansion débridée du secteur financier, culminant dans la crise de 2007/8. La réaction américaine a été particulièrement efficace grâce à une intervention musclée immédiate du gouvernement fédéral (programme TARP) suivie d’une réponse législative (Dodd – Frank Act) à laquelle s’ajoute dorénavant des appels nombreux pour restaurer une version du Glass Stiegel Act.

 

Cependant, la dualité entre marchés bancaires et financiers a survécu, ces derniers conservant leur prépondérance (80% en Amérique contre 20% en Europe) et explique en grande partie les raisons pour lesquelles les Etats-Unis ont réussi à relancer aussi rapidement leur économie après la crise. En effet, la plus grande résistance de leur système financier, due à l’étendue et la profondeur de son marché des capitaux, a permis une plus grande diversification et distribution des risques alors qu’en Europe, ceux-ci étaient très largement concentrés au sein du seul secteur bancaire. Traiter ce problème a obligé les gouvernements de l’UE à mobiliser d’importants moyens pour protéger les déposants ; ceux-ci demeurent exposés aux risques, comme en témoigne les difficultés auxquelles les banques italiennes sont confrontées.

 

Malgré le renforcement très significatif de la solvabilité des banques européennes, le secteur demeure un des maillons particulièrement faible de l’économie. Ce n’est certes pas le moment de s’aplatir devant le lobby bancaire qui continue d’exercer une influence démesurée, héritée des longues années pendant lesquelles a prévalu une relation incestueuse entre banques et gouvernements nationaux. La restructuration du secteur bancaire doit faire partie intégrante de la réforme de l’Union Economique et Monétaire. Appliquer le système britannique de « cloisonnement » des activités serait déjà un pas dans la bonne direction.

 

Eviter de traiter les causes qui sont au cœur de la faiblesse structurelle du secteur bancaire européen, ne fait que différer son éventuelle implosion, tout en renforçant la domination des banques d’affaires américaines sur les marchés européens de capitaux. Une nouvelle crise bancaire ne fragiliserait pas seulement le secteur financier mais aurait de graves répercussions économiques et sociales, capables de déstabiliser les fondements démocratiques de l’Union Européenne.

 

Démanteler le modèle européen de « Banque Universelle » devrait être un élément important des efforts nécessaires à affronter cette situation explosive !  

 

Bruxelles, le 29 juillet 2016

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

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