Le « Brexit » et la « PIC »

(Sortie du Royaume-Uni de l’UE et Politique d’Immigration Commune)

Deux dossiers inextricablement liés !

 

 

Aucun Pays Membre de l’Union n’ayant proposé une solution acceptable au problème de l’afflux incontrôlé de réfugiés sur leur sol, il y a - par défaut - un consensus qu’il s’agit d’une problématique qui doit se traiter au niveau européen. Ce discours commode permet aux Pays Membres de faire à la fois de l’ « Europe », à qui on refuse par ailleurs les moyens budgétaires indispensables, un bouc émissaire idéal et, en même temps, de prendre des mesures dites « de sauvegarde » pour justifier des décisions ou faire des propositions qui sont autant de violations flagrantes des engagements découlant du Traité de l’Union.

 

Cette situation n’est pas surprenante car un traitement efficace à court, moyen et long terme du problème par l’Union serait incontestablement un pas important dans la construction d’une Europe « fédérale » considérée par certains comme une dérive inacceptable.

 

Il est évident qu’une harmonisation au sein de l’UE des conditions d’accueil et du traitement des dossiers des réfugiés, assortie d’un financement européen, serait totalement incompatible avec les demandes formulées par la Grande-Bretagne, notamment de l’exonérer de l’obligation d’œuvrer à l’élaboration d’« une Union toujours plus étroite ». On comprend alors la priorité donnée par les anglais à une négociation bilatérale avec la France à propos de Calais et leur offre de participation financière généreuse, alors qu’il eut été normal que, au-delà de la situation d’urgence, la question soit traitée et financée par la « PIC » encore à inventer.

 

La montée en puissance dramatique des flux migratoires au cours des derniers mois influera inévitablement sur l’opinion publique anglaise et sur le referendum d’appartenance à l’UE. Les partisans du « Brexit » y verront un argument de choix – quoique choquant - pour « dénaturer » le débat public et faire appel aux instincts les plus bas d’une population déjà marquée par l’insularité. Ils ne manqueront pas de faire valoir qu’accepter un traitement « européen » du dossier ouvre la porte à la « fédéralisation » d’autres pans de la souveraineté nationale.

 

Les européens sont eux-mêmes divisés sur le sujet : certains apporteront leur soutien au Royaume-Uni voulant justifier les mesures unilatérales qu’ils envisagent. D’autres verront dans le consensus mou sur une approche européenne de l’immigration, l’occasion de faire avancer leurs espoirs de « fédéralisation » que ce soit dans l’approfondissement de l’UEM ou dans celui de la politique extérieure et de défense commune. Dans ce contexte, il est difficilement imaginable de mener à bien les négociations qui doivent s’ouvrir de manière imminente entre la Grande-Bretagne et une Union fondamentalement désunie.

 

J’ai déjà attiré l’attention sur le lien étroit (mais largement ignoré) entre le traitement du dossier grec et celui de l’immigration ; il est de même évident que l’immigration et le « Brexit » sont des problématiques inextricablement imbriquées. Nous nous heurtons ici au défi fondamental auquel l’Union doit faire face, à savoir le remplacement de la structure actuelle, où l’exercice du pouvoir demeure largement « intergouvernemental » limitant structurellement la mise en œuvre du principe tant vanté de « subsidiarité », par une nouvelle architecture de type « supranational » où les pouvoirs sont hiérarchisés, permettant à la subsidiarité de se déployer de façon cohérente.

 

Il est heureux que le problème de l’immigration surgisse aujourd’hui avec une telle intensité et qu’il démontre de façon incontestable à quel point son traitement est consubstantiel à celui des autres défis auxquels l’UE est confrontée. Par son ampleur et son urgence la crise  des réfugiés se révèlera-t-elle capable de focaliser les esprits sur les vrais enjeux et de surmonter les égoïsmes nationaux et les querelles politiciennes qui empêchent les réformes structurelles nécessaires de se mettre en place ?

 

La Chancelière Merkel, soutenue par une majorité des allemands,  a assumé ces derniers jours un leadership incontesté. Saura-t-elle mobiliser l’opinion publique européenne pour faire avancer de façon décisive l’intégration nécessaire de l’Union ? Ou doit-on attendre que la crise s’amplifie encore pour susciter une prise de conscience de la gravité de la situation ? Le risque est qu’il ne soit alors trop tard !

 

 Faut-il rappeler l’échec retentissant de la Conférence  d’Evian en 1938 sur un sujet connexe en prélude à la deuxième guerre mondiale ? A défaut d’une approche concertée, l’immigration se révèlera être le catalyseur de l’implosion de l’UE, de la monnaie unique et de la résurgence des démons nationaux-populistes qui ont fait le malheur du continent au XXème siècle.

 

Il est temps de cesser de s’opposer à l’Europe parce qu’elle n’apporte pas les réponses souhaitées dans tous les domaines car, si on les aborde séparément, il est évident qu’on trouvera toujours quelque chose à critiquer valablement. Pourtant,  il n’y a aucun doute que l’UE, avec toutes ses imperfections, offre à la grande majorité de ses citoyens des perspectives d’un avenir plus sécurisé et bien meilleur que ne peuvent le suggérer ceux qui prônent le retour aux Etats-nations sur le modèle westphalien.

 

Ce message s’adresse autant aux citoyens anglais que continentaux qui ne trouveront de solution pérennes à leurs problèmes géopolitiques, économiques, financiers et sociaux que dans une coopération approfondie au sein d’une Europe parlant d’une seule voix sur l’échiquier international.

 

Bruxelles, le 24 août 2015

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.  

 

 

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