La Chute de l’ Euro

La BCE envisage-t-elle un « Plan B »?

 

L’accélération de la baisse de l’€ à $1,06, au moment où j’écris ces lignes, contre $ 1,40 au mois de mai dernier, soit une chute de 24,3%, donne à réfléchir.

 

Il y a quelques mois de nombreux politiciens, économistes et commentateurs vociféraient contre l’€ fort, rendu largement responsable de la morosité de la conjoncture et du manque de compétitivité des exportations. Aujourd’hui ces voix se sont tues, alors que la baisse du prix du pétrole, la croissance aux Etats-Unis et une inflation nulle accentuent encore davantage les facteurs favorables à une reprise.

 

Pourtant, la désillusion du citoyen par rapport à l’UE atteint de nouveaux sommets, comme le démontre les percées électorales - avérées et annoncées - des partis extrémistes majoritairement europhobes. Leurs succès sont confortés par la frilosité gouvernements qui rejettent sur l’Union la responsabilité de leurs propres faiblesses.

 

Alors que le Président Juncker suggère une défense européenne intégrée face aux menaces géopolitiques (Ukraine – Moyen Orient – Afrique) et que sa Commission poursuit les initiatives destinées à approfondir l’intégration de l’UE/UEM (TTIP- Union Bancaire) et lance de nouveaux grands chantiers pour une « Union des Marchés de Capitaux » ou une « Union Energétique », jamais les désaccords n’ont paru aussi profonds entre Pays Membres, minant de l’intérieur la solidarité.

 

Les craintes de « Brexit » ou de « Grexit » illustrent ces désaccords. Chacune de ces éventualités a la capacité de compromettre les progrès accomplis depuis 1952. Une implosion de l’UE/UEM entraînerait des conséquences catastrophiques, ce que la majorité des grecs ont parfaitement compris. C’est pourquoi le discours « politiquement correct » appelle au respect des engagements par l’ensemble des Pays Membres : l’Eurogroupe vis-à-vis de la Grèce,  le Conseil/Commission dans le cadre du Semestre européen ou encore la BCE réclamant la mise en œuvre des réformes structurelles promises en appui à sa politique monétaire).

 

Dans ce cadre instable on assiste à des phénomènes de marché qui laissent l’observateur perplexe. L’€ décroche - par rapport au $ - depuis que la possibilité, suivi de l’annonce et enfin du déclanchement de la politique d’assouplissement monétaire se sont succédés depuis l’été dernier. Ce mouvement est renforcé par la politique monétaire américaine qui, en parallèle, a suspendu ses interventions, annoncé une hausse des taux en attendant la décision d’agir. La mise en œuvre de ces politiques diamétralement opposées a engendré en Europe une baisse des taux d’intérêt et une hausse record des bourses. Cette tendance pourrait se poursuivre dés lors que le mouvement associé aux taux (négatifs) de l’€, qui sont proches de leur plancher, serait relayé par une hausse des taux américains conduisant à une dépréciation supplémentaire de l’€ ; celle-ci ne semble nullement justifiée sur la base des fondamentaux économiques et financiers, à moins que….. ?

 

En effet, si en parallèle à son discours officiel se limitant aux exhortations sur la nécessité de réformes structurelles et de sérieux budgétaire, la BCE avait des doutes sur les chances d’être écoutée, ne serait-ce pas prudent qu’elle prépare un « Plan B » ? La presse s’est fait écho de plans de contingence envisagés par plusieurs Pays Membres (et non Membres) de l’UEM en cas d’implosion de la monnaie unique ; ne serait-il pas normal que la BCE ait le sien ?

 

Ce qui suit, est une pure spéculation ; elle ne s’appuie sur aucun élément factuel. Ce n’est pas une recommandation mais simplement une recherche d’explication de la situation ambiante.

 

En cas de retour aux monnaies nationales, ne serait-il pas plus facile de le gérer si l’€ valait $ 0,83 soit son plus bas niveau atteint en 2001 ? Dans ce cas le concept de « continuité des contrats », qui a prévalu lors de l’introduction de l’€, pourrait survivre. Au lieu d’une série de « dévaluations » par rapport à l’€ qui engendrerait la faillite de la Grèce (et d’autres Pays Membres), la « nouvelle drachme » pourrait garder une parité proche de 0,83 par rapport au $ alors que les autres nouvelles « devises nationales » seraient réévaluées dans des proportions différentes. Leur dette, qui resterait exprimée en €, serait « dévaluée » à due concurrence permettant à chaque pays de choisir en toute « souveraineté » entre une monnaie forte qui réduirait sa dette davantage et une monnaie plus faible qui renforcerait sa compétitivité. Certains pays pourraient s’accorder pour mettre en place un « serpent monétaire ».

 

En évitant la faillite de ses Membres, la BCE protégerait son propre bilan. Il faudrait également s’efforcer de rétablir rapidement un marché des changes libre qui permettrait les ajustements des nouvelles monnaies européennes entre-elles et vis à vis des devises « étrangères ». Il y aurait aussi lieu de préserver le « marché unique » et de laisser au marché le soin de faire les ajustements nécessaires plutôt que de recourir au protectionnisme.

 

Ce scénario pourrait expliquer la bonne tenue des bourses, car la valeur des actions tendent à s’ajuster en fonction de leurs caractéristiques intrinsèques et sont donc à privilégier avant un « démantèlement ordonné » de l’€. Pour ce qui est des détenteurs d’obligations libellées en €, leurs pertes ne devraient pas excéder celles déjà subies par la chute de l’€.

 

Ce processus doit être validé avec des moyens dont je ne dispose pas, au cas où mon scénario de prédilection - la finalisation d’une UEM fédérale - s’avérait hors d’atteinte. Une concertation préalable pourrait sauver l’essentiel du rêve européen avant de ré initier une marche en avant sur des bases plus saines.

 

Bruxelles, le 11 mars 2015

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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