La BCE est un bouc émissaire trop commode !

 

Surprise choquante que d’entendre à l’antenne de la RTBF un éminent économiste et banquier belge recommander l’instauration par la BCE d’une politique monétaire différenciée au sein de l’Eurozone pour refléter la situation économique et budgétaire plurielle qui prévaut au sein de ses membres !

 

Le parallèle avec le traitement de la question de l’immigration est frappant : de même que le rétablissement des frontières internes à la zone Schengen présage l’implosion du marché intérieur et celui de l’UE, de même, des politiques monétaires diversifiées impliquent l’instauration de contrôles des flux financiers au sein de l’UEM conduisant  au même résultat. Ce parallélisme souligne combien les défis de l’immigration et de la stabilité financière constituent aujourd’hui des enjeux prioritaires, faisant du Brexit une question subsidiaire.

 

Pour chacun de ces dossiers, il est largement admis que les solutions doivent être trouvées respectivement au niveau de l’UE et de l’UEM. Si les chances d’un sursaut « européen » au sujet de l’immigration est encore concevable, quoique très incertain (le sommet du 7 mars avec la Turquie sera un marqueur important), des progrès vers une intégration plus poussée de l’UEM paraissent plus improbables encore.   

 

En effet, toute évolution du dossier de l’UEM est subordonnée – à tort - au résultat du référendum anglais impliquant, soit une perte de temps préjudiciable en cas de Brexit, soit la perspective de blocages paralysants générés par l’ambiguïté des clauses de sauvegarde contenues dans l’accord dans le cas contraire. La question de l’approfondissement de l’UEM étant de nature existentielle, l’attitude de non interférence dans le débat britannique, au prétexte que c’est aux anglais de décider, est, sous le couvert du « politiquement correct », fondamentalement hypocrite. L’accord prévoit que les anglais ne s’opposeront pas à l’approfondissement de l’UEM ; il sied pourtant d’éclairer leur vote quant à  la structure de l’UEM à laquelle la Grande-Bretagne devra s’adapter, sans prolonger indûment les incertitudes.

 

La controverse à propos de la politique monétaire de la BCE pollue le débat,  entretenant une confusion entre son rôle au sein du système monétaire international d’une part et de la zone « Euro » de l’autre. Les politiques d’assouplissement monétaire et l’instauration d’intérêts négatifs impactent différemment les zones monétaires concernées ; elles affectent tant le marché des changes, les marchés obligataires ou d’actions, la rentabilité du secteur bancaire, que les conséquences sur l’épargne, la consommation et les perspectives d’inflation. Cependant, seule l’Eurozone se trouve orpheline d’une série d’outils, subissant  ainsi un désavantage structurel par rapport aux pays où souveraineté monétaire et souveraineté économique et politique se recouvrent.

 

L’absence d’une « Autorité politique » de l’Eurozone, dotée d’une légitimité démocratique incontestable face à une BCE « indépendante », handicape considérablement la capacité d’adapter une politique monétaire partagée aux conditions diverses des pays membres. Aux Etats-Unis, par contre, la politique monétaire de la Federal Reserve Bank s’applique uniformément à un paysage aussi diversifié économiquement que celui de l’Eurozone mais l’équilibre budgétaire imposé aux Etats fédérés, permet par l’intermédiation du budget fédéral, de pallier aux distorsions des conditions locales.

 

En l’absence d’un mécanisme comparable au niveau de l’Eurozone, il n’est pas surprenant que la BCE ait été amenée – à son corps défendant – à assumer un rôle central dans la gestion économique et financière de l’UEM. En conséquence, elle a vu  son indépendance contestée à cause d’effets induits de sa politique dans des domaines qui échappent à une interprétation littérale de son mandat. Ainsi on lui reproche l’impact des intérêts négatifs sur la rentabilité des banques et sur la rémunération qu’elles peuvent offrir aux déposants ; ceci induit des pertes de pouvoir d’achat nuisibles à la croissance. Simultanément et de façon contradictoire, le monde économique et politique fait pression pour une intensification de l’assouplissement monétaire en vue de soutenir les marchés et prévenir des pertes considérables, sinon des faillites en cascade. Tant la valeur des portefeuilles privés (y compris ceux des assureurs) que les équilibres budgétaires nationaux sont tributaires de la perpétuation de taux planchers. Le « quantitative easing » qui contournerait les prescriptions du Traité interdisant la monétisation de la dette publique, fait lui aussi l’objet de critiques ; il offre aux banques une source de profits d’intermédiation  - tant que la musique ne s’arrête pas - bien moins risquée que des prêts à l’économie réelle que cette politique est sensée encourager ! Un cercle infernal est ainsi amorcé, difficile à briser auquel le système semble être devenu dépendant.

 

En dépit de progrès incontestables dans la gouvernance de l’Eurozone depuis le début de la crise financière, les autorités politiques des pays membres n’ont pas mis suffisamment à profit le temps supplémentaire que la politique « créative » de la BCE leur a accordé pour se doter des instruments nécessaires à affronter une nouvelle crise. Celle-ci peut être causée par la fragilité de l’activité économique mondiale, par la volatilité des marchés financiers et des matières premières, par les niveaux d’endettement toujours excessifs, par des développements géopolitiques au Moyen-Orient, en Ukraine ou ailleurs, ou encore par des remous sociaux dont les succès du populisme sont un indice et que l’accroissement des inégalités entretient. Alors que l’UE serait exposée au même titre que le reste de la planète aux conséquences d’une crise, les membres de l’Eurozone seraient d’autant plus vulnérables qu’ils devraient la gérer simultanément au démembrement de l’UEM.

 

En conclusion, tout en prenant une part active à la gouvernance mondiale au sein de l’ONU, du G20, des organes financiers (FMI, Bâle..), etc., l’Europe ne doit pas laisser cet impératif interférer avec la priorité absolue de mener l’intégration de l’UEM à son terme. Les citoyens attendent que la volonté politique nécessaire à la gestion du problème de l’immigration se retrouve pour affronter celui de la gouvernance économique de l’UEM. Tout comme la plus belle fille du monde, la BCE ne peut donner que ce qu’elle a, il est plus que temps que les autorités politiques cessent de se défausser de leur incurie sur son dos.

 

Bruxelles, le 6 mars 2016

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More. __________________________________________________________________________ Tel: +32 (02) 6475310                  +33 (04) 94732015                      Mob: +32 (0497)549259  E-mail: paul.goldschmidt@skynet.be                                       Web: www.paulngoldschmidt.eu