L’Europe face à son destin !

Quand la raison cède à l’émotion et joue sur la peur.

 

 

Les dossiers de l’immigration, de la lutte contre le terrorisme et de la libre circulation des personnes au sein de l’Union sont étroitement connectés et conduisent, sous le coup de l’émotion, à proposer des mesures qui ne répondent pas toujours aux buts recherchés. Elles sont souvent inspirées par le souci (louable) de rassurer une population inquiète ou par des objectifs (moins louables) de nature purement électoralistes.

 

Ainsi, les voix qui s’élèvent pour rétablir le  « contrôle » aux frontières intérieures de l’UE comme réponse (partielle) aux dangers d’attaques terroristes, s’appuient sur une argumentation dont l’énoncé prétend être frappé au coin du bon sens : par exemple, le constat que la Belgique a servi de base logistique dans la préparation des attentats coordonnés du 13 novembre à Paris ou encore que certains pays de la zone Schengen sont incapables d’assurer le contrôle de leurs frontières extérieures, facilitant l’infiltration et les opérations d’agents venus (ou revenus) de l’extérieur.

 

Or, si un renforcement des contrôles des frontières extérieures de l’Union est un impératif prioritaire pour relever le défi du terrorisme et des flux migratoires, le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures ne répond absolument pas à cet objectif.

 

 La réponse aux flux de réfugiés doit essentiellement passer par la résolution des conflits qui les causent. Quelle que soit la difficulté d’arriver à une position commune, il devrait être clair que sans un tel accord il sera impossible de trouver une solution capable d’obtenir l’adhésion de la majorité des citoyens, imposant à chaque gouvernement national l’obligation de prendre des mesures pour satisfaire son opinion publique/électorat. En effet, c’est seulement la perspective d’une résolution des conflits qui permettra de faire naître l’espoir d’une inversion du flux de réfugiés et donc de circonscrire à terme les défis que cette problématique impose. Ceci implique d’accepter la nécessité d’une intervention militaire contre l’Etat Islamique, coordonnée entre toutes les parties prenantes. Dans cette coalition l’UE joue un rôle particulier comme destination (avec la Turquie, le Liban et la Jordanie) de la grande majorité des personnes déplacées par la guerre. Les objectifs poursuivis doivent inclure prioritairement : l’anéantissement de l’E.I. et le règlement de la transition politique en Syrie de façon à permettre le retour dans la sécurité de l’immense majorité des réfugiés.

 

Au-delà, il s’agirait de mettre à profit cette intervention pour créer des conditions favorables à une résolution d’autres situations conflictuelles qui ravagent la région depuis près d’un siècle : le conflit israélo-palestinien, celui opposant la Turquie aux Kurdes, la remise en cause des conséquences néfastes du partage territorial arbitraire par les puissances coloniales au XXème siècle (Sykes-Picot – Balfour, etc.) ; de surcroît, on pourrait espérer pouvoir y rétablir un climat de tolérance religieuse qui, malgré de fréquentes périodes troublées, a permis aux populations locales et conquérantes d’y coexister plus ou moins pacifiquement depuis des millénaires.

 

Ce contexte permettrait à l’UE d’élaborer le cadre d’une « Politique d’Immigration  Commune » et, à l’intérieure de celle-ci, de gérer l’accueil temporaire des réfugiés. En dehors d’une répartition équitable du fardeau de l’accueil proprement dit, il faudra également répartir celui de la sécurité des frontières extérieures et, bien entendu, celui de l’ensemble des coûts élevés que toutes ces opérations supposent. Les critères retenus pour répartir ces charges doivent prendre en compte la situation de chacun des pays membres, mais aucun ne devrait bénéficier de dérogations qui l’exonéreraient de la participation à l’effort commun.

 

La surveillance des frontières extérieures devrait être confiée à une Agence de Sécurité Européenne. Ses opérations seraient coordonnées avec celles d’une Agence Européenne du Renseignement dont la juridiction s’étendrait à l’ensemble du territoire de l’Union. Ce dispositif serait complété par l’établissement d’une chambre spécifique de la Cour Européenne de Justice, compétente pour juger les faits de terrorisme commis sur le territoire de l’Union, de façon à assurer un traitement uniformisé des infractions commises dans ce domaine.

 

En parallèle, une force militaire d’intervention de l’Union devrait être constituée pour intervenir dans le cadre de l’OTAN et de la coalition anti-E.I. Cette structure devrait prévoir la possibilité d’armer, d’entraîner et d’encadrer des unités spéciales (sur le modèle des forces nationales de pays occupés pendant la deuxième guerre mondiale, incorporées dans l’armée anglaise) composées de volontaires recrutés au sein des classes d’âge de réfugiés capables de participer aux combats et pouvant servir à terme au maintien de l’ordre dans une Syrie post conflit.

 

Cette démarche contribuerait utilement à rassurer la population européenne sur le caractère temporaire de l’afflux de réfugiés, soulignant leur aspiration à participer à la reconstruction de leur pays au lieu de s’incruster en Europe. Malgré le coût global élevé de l’ensemble de ces mesures, il serait infiniment moindre que les conséquences financières à moyen terme d’une politique de repli sur soi par les Pays Membres laquelle déboucherait inexorablement sur l’implosion de l’Union. En effet, réintroduire des contrôles efficaces aux frontières implique la disponibilité d’un personnel formé considérable, équipé de moyens logistiques et informatiques conséquents. Leur déploiement aurait des effets induits dont il ne faut sous-estimer ni le coût ni l’impact sur l’économie sans parler des restrictions inévitables à l’exercice de libertés, sans commune mesure avec la réalisation des objectifs poursuivis.

 

Ainsi, seul un contrôle aux 267 points de passage de la frontière belgo-française du type instauré aux Etats-Unis aurait, peut-être, eu une chance d’intercepter les auteurs des attentats du 13 novembre en supposant qu’une circulation adéquate de l’information entre services de sécurité ait existé préalablement. De plus, la plupart des terroristes étant européens, il est probable qu’ils auraient bénéficié de contrôles allégés comme ceux réservés aux citoyens américains lors de leur retour au pays. Il est intéressant de noter que, dans la foulée des attentats de Paris, une proposition de loi vient d’être introduite aux Etats-Unis pour supprimer l’exonération de visas aux citoyens de pays européens qui ne renforceraient pas l’échange de renseignements préalables avec les services américains.

 

De surcroît, la surveillance du trafic des camions supposerait la généralisation de mesures du type en vigueur à Calais à l’embarquement des navettes du tunnel sous la Manche. Cela  imposerait un coût économique considérable et serait d’une efficacité douteuse étant donné l’intensité de ce trafic au sein du marché unique : à titre d’exemple, les quelques 60% des importations allemandes, transitant par les seuls ports de Rotterdam et d’Anvers, seraient sévèrement entravées.

 

Les parallèles, souvent mentionnés, avec la situation précédant l’ouverture des frontières de l’UE sont fallacieux : dans les années 1960 à 90 il n’y avait pas de menaces terroristes et la garde des frontières terrestres de l’est de l’Union était gracieusement assurée par l’Union Soviétique et ses satellites. Les premières menaces de ce genre ont d’ailleurs revêtu longtemps un caractère national  (Brigades Rouges, Bande Baader Meinhof, Tueurs du Brabant, IRA, ETA).

 

Les cibles visées aujourd’hui relèvent simultanément d’une menace extérieure et intérieure qu’il convient de combattre par la coordination de moyens adaptés à chacun de ces défis. Pour ce qui est de la menace extérieure, l’Union pourrait s’inspirer du système qui, malgré les failles du 11 septembre, semble protéger adéquatement les Etats-Unis sans mettre en cause la liberté de circulation des personnes et des marchandises entre les 50 Etats fédérés. La menace intérieure, par contre, ne sera nullement réduite par le rétablissement des frontières internes de l’UE. Cependant, la création d’un délit « fédéral » de terrorisme, jugé par la Chambre ad hoc de la CEJ, pourrait fortement simplifier les procédures judiciaires ; cela contribuerait à l’effort de dissuasion et réduirait le sentiment d’impunité lié à l’existence des frontières internes poreuses et induit par l’incohérence des législations et la fragmentation des moyens mobilisés.

 

La conscientisation grandissante que l’avenir de l’UE se joue au travers des réponses qui seront apportées aux défis géopolitiques actuels devrait permettre la prise de décisions qui, dans un contexte plus apaisé, seraient apparues comme totalement irréalisables! L’alternative à une réponse européenne à la gestion de l’immigration ainsi qu’à la lutte contre le terrorisme est très clairement le démantèlement de l’Union, risque contre lequel Michel Barnier, conseiller spécial du Président Juncker en matière de défense, a tout récemment mis en garde. Cela signifierait non seulement la réappropriation par chaque Etat de sa pleine et entière souveraineté mais aussi de sa responsabilité exclusive concernant la sécurité de ses citoyens ; il est évident que certains d’entre eux seraient incapables d’assumer seuls ces obligations.

 

Il est donc très important d’informer le citoyen des conséquences qui découleraient du démantèlement de l’UE à plus ou moins long terme. Au fur et à mesure que la probabilité d’un tel scénario se crédibiliserait, les dangers d’une crise financière sévère augmenteraient, incitant les citoyens à des comportements défensifs qui, par un phénomène auto-réalisateur,  accélèreraient sa survenance. Ainsi les citoyens européens seraient tentés de transférer ou de retirer d’importantes liquidités des banques tandis que les investisseurs étrangers seraient incités à se protéger en vendant leurs actifs financiers, sans parler des spéculateurs dont les prises de position ne feraient qu’amplifier le mouvement. La capacité de la BCE de maintenir la liquidité du système bancaire serait rapidement compromise, imposant, comme ce fut finalement le cas en Grèce, un contrôle des changes généralisé à l’ensemble de l’UEM, cristallisant de facto l’implosion de la monnaie unique.

 

Il y aurait dès lors une grande incertitude sur les conséquences politiques d’une nouvelle crise financière et économique dont l’amplitude inégalée se superposerait, en Europe, à celle non encore résolue débutée en 2007 ; cela constituerait un terreau favorable au succès de partis populistes et xénophobes qui bénéficient déjà d’une popularité croissante dans de nombreux pays de l’Union.

 

Devant l’incapacité prévisible de ces derniers d’apporter des remèdes crédibles à la situation, la tentation serait irrésistible de faire peser la responsabilité de la crise sur l’Europe en décomposition et, comme aux pires moments des années 1930, de désigner des boucs émissaires : les populations immigrées ayant acquis ou non la nationalité du pays d’accueil, en seraient les cibles toutes désignées. Il suffit de se remémorer le sort réservé par le gouvernement de Vichy aux juifs en France où la distinction subtile entre juifs étrangers et français n’a duré que le temps des déportations des premiers.  

 

Or, le nombre d’ « étrangers » établis en Europe est significativement plus important que celui des  minorités d’avant-guerre. Ils sont notoirement moins bien intégrés, qu’ils soient initialement des immigrants « économiques » encouragés pour pallier aux défaillances démographiques consécutives aux deux guerres ou, plus tard, attirés principalement par des perspectives d’une vie meilleure, voir plus récemment encore, des réfugiés en fuite devant une situation de guerre. Il est donc vain de blâmer les politiques, souvent empreintes de laxismes, de compromissions, de lâchetés etc. qui ont conduit à la situation actuelle. Face à cette réalité, toute tentative de stigmatisation d’un segment aussi important de la population ne peut que dégénérer en guerre civile et/ou en instauration de régimes totalitaires et répressifs de la pire espèce. Ce combat serait d’autant plus meurtrier que l’amalgame inévitable de tous ceux désignés comme « étrangers » accélèrerait la radicalisation de larges segments de la population dont l’intégration pourtant réussie ne constituait à priori aucun problème.

 

Devant l’urgence de la situation actuelle il y a un choix radical entre deux alternatives :

 

Celui de la facilité à court terme : satisfaire une opinion publique déboussolée et mue par la peur en prenant des mesures populistes qui conduisent à l’implosion de l’Union Européenne. Il s’agit là d’une fuite en avant qui compromet sévèrement l’avenir des générations futures.

 

Celui, plus courageux, visant à faire de l’Union Européenne une entité politique, économique et sociale assumant sa propre défense et capable de tenir son rang sur l’échiquier mondial. C’est la seule seul capable de préserver nos valeurs, notre culture et nos aspirations.

 

Cette deuxième alternative appelle à se focaliser sur les objectifs prioritaires, à savoir la préservation de l’UE au travers d’une politique d’immigration et de défense commune avec la mise en œuvre des moyens politiques et financiers adéquats (L’UE demeure l’entité géographique la plus riche du monde). Cela impose de mettre en veilleuse des dossiers emblématiques mais moins urgents tels que le parachèvement de l’UEM ou encore celui du Brexit qui, en cas d’implosion de l’UE, n’auraient ni l’une ni l’autre encore d’objet.

 

Cela n’aura de chances de succès que s’il y a un effort concerté d’information et d’éducation de l’opinion publique par l’ensemble des responsables des classes dirigeantes dans leurs domaines de compétences respectives.

 

Quelle que soit la voie choisie, d’importants sacrifices seront demandés aux populations mais,  comme c’est toujours le cas, le choix du courage sera infiniment moins douloureux.

 

Bruxelles, le 5 décembre 2015

 

Paul N. Goldschmidt  

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ;  Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

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