« La Responsabilité sociétale» et le « Risk Management » au niveau européen 

Conférence sous l’égide de Wikitree Consulting Services

Par Paul N. Goldschmidt, Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

Introduction :

 

Devant un parterre de hauts cadres dans les secteurs de la finance en général et de la banque et des assurances en particulier,  je ne m’aventurerai certainement pas à parler de la gestion des risques d’un point de vue technique. En premier lieu parce que je ne suis pas compétent pour ce faire, ensuite parce que vos sociétés sont dotés de services éminemment mieux outillés pour sélectionner et adapter ces techniques, souvent complexes, aux besoins particuliers et spécifiques qui correspondent à votre métier ainsi qu’à vos plans stratégiques respectifs.

 

Ceci n’est pas pour suggérer que les aspects techniques de la gestion des risques ne sont pas importants mais plutôt pour souligner qu’ils ne constituent qu’un aspect d’un problème plus général. Je citerai une anecdote qui illustre ce propos: lors de gros ennuis rencontrés dans la foulée de la crise dite du « subprime », le Président d’un grand « banque-assureur » de la place s’est plaint auprès d’un de ses actionnaires importants en disant : « mais enfin, je ne comprends pas ce qui nous arrive, j’avais un département d’analyse des risques et un système de contrôle de plus de 50 personnes qui nous coûtaient une fortune… ». Cette  exclamation révèle au moins deux défaillances : d’abord à l’évidence l’aveu de l’ « incompréhension » qui est surprenant de la part d’un Patron et ensuite la confiance absolue accordée à un « modèle » qui, par définition, ne peut et surtout ne doit pas se substituer au jugement de ceux qui ont la responsabilité ultime, c’est-à-dire à celui des membres des Conseils d’administration. En l’occurrence, les services avaient basé l’évaluation du risque du portefeuille « subprime » sur une diversification appropriée entre un nombre élevé de débiteurs même si certains pouvaient être de qualité douteuse ; ils avaient cependant assigné un risque très faible à l’ensemble au motif que tous les crédits étaient couverts par un assureur noté AAA. La faillite de cet assureur a entraîné la débâcle.

 

Dans la suite de ma présentation, je m’attacherai à cerner d’autres types de risques que ceux qui se focalisent sur le risque de solvabilité de la contrepartie ou de la « probabilité statistique » d’un sinistre ; ces autres types de risque ne se prêtent pas, par définition, à la modélisation.

 

Elargir le concept de « gestion des risques »

 

Il est important de souligner que, dès que l’on s’écarte des considérations purement techniques de la gestion des risques, le principe de « responsabilité » devient un élément crucial de la problématique. Cet aspect devrait être tout particulièrement pris en compte par ceux qui, comme la plupart des responsables ici présent, exercent des fonctions dans la haute direction de leurs entreprises et dans l’élaboration de leurs plans stratégiques.

 

Pour la clarté de l’exposé, je passerai en revue successivement plusieurs types de risques : les risques géopolitiques, les risques réglementaires, les risques issus de conflits d’intérêt qui peuvent être assimilés à des problèmes de gouvernance, les risques opérationnels, mais il est évident qu’il y a, presque toujours, superposition de ces risques. Leur gestion nécessite donc une approche globale qui requiert une compréhension de phénomènes relevant d’une multiplicité de domaines très différents plutôt que de la maîtrise d’aspects essentiellement techniques derrière lesquels non seulement les « responsables » mais aussi les « régulateurs » s’abritent trop souvent pour justifier à postériori les carences constatées.

 

 

Les risques géopolitiques

 

Tournons-nous d’abord vers les risques « géopolitiques ». Même si le titre de mon exposé se réfère au « niveau européen » il est clair que dans le monde globalisé les risques géopolitiques sont planétaires, mais je m’abstiendrai de faire le catalogue de tous les conflits chauds ou potentiels dont les médias nous abreuvent quotidiennement et dont les évènements de la semaine dernière nous rappellent cruellement l’actualité.

 

Au niveau européen, par contre, et en particulier dans les secteurs de la banque et de l’assurance, la crise financière a mis en évidence une série de risques qui étaient implicites à la financiarisation de l’économie mondiale. Ils ont été largement ignorés avant que n’éclate la « bulle » du surendettement compromettant la solvabilité de l’ensemble du système bancaire, dont la crise des « subprime » n’a été que la mèche.

 

Au départ cette crise semble avoir affecté le secteur financier de façon assez uniforme. Elle a donné lieu à une réponse mondialisée, symbolisée par la création et l’action du G20 qui a débouché sur des avancées considérables et nécessaires telles que la règlementation « Bâle III », la lutte contre les paradis fiscaux, l’échange d’information, etc. Très rapidement, cependant les conséquences et la gestion de la crise ont été fort différentes des deux côtés de l’atlantique, dû notamment à deux éléments essentiels : le rôle moindre du secteur bancaire dans le financement de l’économie du côté américain ainsi que l’existence d’un pouvoir politique fédéral centralisé aux Etats-Unis sans équivalent au sein de l’Eurozone.

 

Ayant poursuivi une politique monétaire, budgétaire et économique volontariste applicable à l’ensemble du pays, les Etats-Unis sont aujourd’hui largement engagés sur le chemin de la sortie de crise dont la prochaine étape sera très vraisemblablement un relèvement des taux directeurs de la FED au mois de décembre prochain. Par contre, en Europe la crise s’éternise avec la persistance du chômage à un niveau très élevé affectant particulièrement les jeunes et des indications de la BCE qu’elle pourrait prolonger ou même renforcer les mesures d’assouplissement monétaire. Si la reprise est plus robuste aux Etats-Unis qu’en Europe, la mondialisation fait que ces économies demeurent cependant tributaires des développements en Chine avec leurs répercussions tant sur les pays émergeants producteurs de matières premières que sur les économies développées qui voient leurs stratégies fondées sur l’exportation contrariées.

 

Alors que les Etats-Unis se redressaient, l’Europe s’est offerte une deuxième crise dite de « la dette souveraine » qui était le résultat directe de la relation incestueuse entre le secteur bancaire et dans une moindre mesure celui des assurances et leurs Etats de tutelle respectifs. Cette situation, héritée de l’époque des « monnaies nationales », se révéla intenable dans le cadre de l’UEM, forçant les Pays Membres à préserver la solvabilité de leurs systèmes bancaires par un recours à l’endettement et l’instauration d’une austérité budgétaire contra cyclique, l’option de la dévaluation n’étant plus disponible.

 

Ayant failli, après l’introduction de la monnaie unique le 1er janvier 1999, de poursuivre l’intégration « économique » de l’UEM, s’appuyant entièrement sur le cadre réglementaire instauré par le « Traité de Maastricht » et le « Pacte de Stabilité » (dont les provisions seront rapidement mis à mal), l’Eurozone s’est trouvée largement désarmée face à la crise, quoiqu’il convient de souligner qu’aussi imparfaite qu’elle ait été, la monnaie unique a constitué un rempart efficace contre les conséquences néfastes immédiates de la crise en donnant du temps aux autorités de se retourner.

 

Ce temps a d’ailleurs été mis à profit pour introduire une série d’avancées considérables dans l’architecture et la gouvernance de l’Eurozone avec la modification du Pacte de Stabilité et de Croissance, la ratification du Traité budgétaire, l’introduction des procédures du « Semestre Européen » (Six Pack, Two Pack) et enfin la mise en œuvre de l’Union Bancaire, une des pièces maitresses du dispositif qui a des conséquences importantes en matière de gestion des risques.

 

Malgré tous ces efforts louables, ils se sont révélés insuffisants rejetant sur les épaules de la BCE l’essentiel des  efforts pour maintenir la cohérence au sein de l’UEM. Ce ne sont certes pas les annonces contenues dans la communication des « 5 Présidents » concernant de nouvelles mesures étalées en trois stades et sur 10 ans qui répondent à l’urgence de la situation. Dès l’annonce par la Commission du premier train de mesures sensées initier ce processus  début novembre, des déclarations discordantes émanant à la fois du Parlement Européen (lettre de Martin Schultz à Jean-Claude Juncker) et de divers pays membres (contestant la représentation unique de l’Eurozone au sein des instances internationales financières dont le FMI), démontrent la difficulté de progresser en la matière. Dans ces circonstances, la pérennité de l’Euro constitue un - sinon le - risque majeur auquel le secteur financier doit faire face.

 

L’incertitude concernant la capacité d’assurer l’avenir de la monnaie unique a une influence déterminante sur deux aspects de la gestion des banques : l’un a trait à la répartition géographique de leurs opérations et l’autre au périmètre de leurs activités.

 

Partant de la situation très fragmentée en 11 marchés nationaux pour en englober progressivement 19, l’Eurozone a vécu durant les années précédant la crise, une réelle convergence notamment au sein du marché obligataire et en particulier celui des titres de la dette souveraine de ses membres. En parallèle, avec la disparition du risque de change, les opérations de crédits transfrontaliers ont augmenté significativement permettant aux zones bénéficiant d’une forte épargne et/ou d’un excédent commercial de financer les zones déficitaires qui attiraient les capitaux tant pour combler les déficits budgétaires que pour les besoins du secteur privé.

 

La crise a donné un coût d’arrêt à cette tendance, le marché inversant le mouvement induit par l’assèchement brutal du marché interbancaire qui était le principal canal par lequel excédants et déficits de liquidités se rééquilibraient au sein de la zone Euro. Privés de ce mécanisme, les banques se sont retrouvées sous une dépendance accrue de la BCE se repliant toujours d’avantage sur leurs marchés nationaux, ce qui était contraire aux objectifs de la Banque Centrale et gênait considérablement la poursuite de l’intégration de l’Eurozone. Cette fragmentation renouvelée des marchés, symbolisée par l’explosion des « spreads » entre les titres d’émetteurs publics, a fait prendre conscience des risques associés à la détention d’obligations souveraines que les responsables de la supervision, sous pression de leurs autorités politiques de tutelle, avaient classifiées comme « sans risques », quelles que soient par ailleurs leurs « notations ».

 

Ainsi, aujourd’hui, les dirigeants de banque doivent faire des choix difficiles : parier sur la pérennité de la monnaie unique et dans ce cas ne pas trop se soucier d’un déséquilibre géographique, au sein de l’Eurozone, entre les sources de financement alimentant le passif et l’affectation de ces mêmes ressources à l’actif ; ou bien, veiller à ce qu’il y ait un tel équilibre de façon à prévenir les « risques de redénomination » induits par une implosion de la monnaie unique ou même la sortie de l’UEM d’un de ses membres.

 

Un exemple emblématique des conséquences d’une absence de vigilance sur ce point est donné par les sauvetages de l’Irlande, du Portugal, de Chypre et plus récemment de la Grèce par les pays de l’Eurozone. Si ces interventions se justifiaient pleinement pour maintenir l’intégrité du système financier, elles ont néanmoins transféré aux contribuables européens les risques associés au remboursement de ces prêts. Loin de soulager les finances des pays bénéficiaires soumises à l’austérité imposée en contrepartie, leur produit a servi très largement à assurer le remboursement de prêts irresponsables, y compris d’importants crédits accordés par nombre de banques européennes aux gouvernements, classifiés « sans risques » et dont les titres étaient acceptés à l’époque sans aucune restriction comme collatéral par la BCE.

 

Les actionnaires des banques des pays « sous-programme » ont, bien entendu, été sanctionnés mais ceux des banques « privées » prêteuses, parmi lesquelles les françaises, allemandes et belges figuraient de manière proéminente, ont été protégés par ce transfert. Je ne dois pas vous  rappeler que ces considérations étaient en juin dernier, au centre de la polémique autour du « Grexit » et qui ont débouché sur la recapitalisation des banques grecques à hauteur de 15 milliards des nouveaux prêts consentis par le Mécanisme Européen de Stabilité.

 

Alors comment doit s’exercer la responsabilité de l’administrateur : doit-il privilégier la prudence et défendre le patrimoine des actionnaires quitte à limiter délibérément les opportunités de croissance transfrontaliers et, ce faisant, entraver l’intégration de l’Eurozone ? Ou doit-il parier sur l’intervention des autorités pour les sauver en cas de difficultés, pari qui a été gagnant à ce jour mais ne garantit aucunement l’avenir ? Voilà un dilemme qui mérite un débat sérieux aux plus hauts niveaux de la hiérarchie.

 

Tournons-nous maintenant vers le périmètre des activités.

 

Le débat fait rage sur la nécessité de choisir entre un modèle de « banque universelle » favorisée par le secteur bancaire européen et celui qui prône la séparation des activités dites « traditionnelles » de collecte de dépôts, de la provision de crédits et de l’offre de services ancillaires de paiements ou de gestion d’actifs d’une part, des activités de « banque d’affaires » qui incluent les opérations « de marché » et pour « compte propre » de l’autre.  Ce dilemme est d’autant plus difficile à trancher que le rôle des banques dans le financement de l’activité économique européenne est très supérieur à celui des banques aux Etats-Unis.

 

Le « sous-développement » des marchés de capitaux en Europe et le rôle central que les banques « universelles » y jouent est souligné par la place qui leur est donnée dans l’initiative - à mon avis mal conçue - d’ « Union des Marchés des Capitaux » initiée par la Commission Européenne en complément au chantier (inachevé) de l’Union Bancaire. S’agissant d’une initiative à 28 il s’agit tout au plus d’une « réforme » des marchés de capitaux européens, visant à une harmonisation des législations et une suppression de barrières règlementaires qui continuent d’entraver la libre circulation des capitaux plutôt que de créer une « Union » qu’on voit mal s’appliquer à une zone « multidevise ».

Dans ce contexte, comment concilier la protection du déposant qui veut un accès garanti à son compte, celle du personnel subalterne qui recherche essentiellement la sécurité de l’emploi et celle du contribuable qui ne veut pas être appelé en garantie, avec les intérêts des actionnaires et des cadres supérieurs qui recherchent à maximiser la rentabilité de la banque.

 

Il est d’autant plus nécessaire de trancher ce débat en amont des efforts d’instaurer une « Union des Marchés de Capitaux » que la structure de banque universelle implique un besoin de capitalisation qui tiennent compte de la protection des déposants et des contribuables diminuant d’autant la rentabilité et rendant ces institutions non-compétitives avec les acteurs américains de la « Banque d’affaires » qui s’approprient une part croissante des segments les plus profitables de ce marché.

 

Cette situation peut conduire à une prise de risques inconsidérés comme l’a amplement prouvé l’éclatement de la crise financière en 2008 puis en 2010, d’autant plus que le modèle de banque universelle induit le concept de « too big to fail » ce qui conduit inévitablement à la privatisation des gains et la socialisation des pertes. Il s’agit là d’un exemple emblématique de la responsabilité sociétale dans la gestion des risques.

 

Dans l’actualité, en parlant des risques géopolitiques, on ne peut passer sous silence la question du « Brexit » dont la matérialisation pourrait avoir des conséquences dramatiques au niveau de la fragilisation de l’UEM ou, au contraire, par réaction peu probable, conduire à son renforcement. De même, les questions migratoires ou encore les conflits syriens, ukrainiens et la lutte contre le terrorisme qui étalent au grand jour les dissensions à géométrie variable au sein des pays membres de l’Union, sont autant de dossiers qui peuvent mettre en question la pérennité de la monnaie unique.

 

Le risque Réglementaire

 

La réglementation constitue un risque en soi qu’il convient d’évaluer constamment. Elle fait l’objet de nombreuses critiques : sa complexité, le manque d’harmonisation entre législations et règlements nationaux, ses ajustements continuels et surtout le coût croissant que son respect entraîne pour ceux qui y sont soumis. Un de ses aspects les plus critiquables est le manque d’uniformité dans son application (ce que les anglo-saxons appellent « enforcement ») car cela entraîne un arbitrage règlementaire peu compatible avec l’esprit et la lettre du « marché unique ».

 

 Il est cependant  indiscutable que des progrès significatifs ont été enregistrés depuis la crise, que ce soit au niveau international avec l’accord Bâle III et les accords au sein du G20, au niveau européen avec la mise en place de l’Union Bancaire et d’une supervision intégrée dans l’Eurozone ou encore par les efforts d’harmonisation des textes et de leur interprétation. Force est cependant de constater que, durant toute cette période, le lobby des banques a - et continue d’ - exercer des pressions sur les autorités limitant significativement l’efficacité des réformes engrangées et que, particulièrement en Belgique et en France, la portée des lois promulguées dans la foulée de la crise n’a pas répondu aux attentes légitimes du public. Ainsi la relation incestueuse entre pouvoirs publiques et secteur bancaire se perpétue et entrave une gestion saine des risques tant par les acteurs du secteur que par les autorités de contrôle.

 

Trouver le juste équilibre entre liberté d’entreprendre et réglementation tatillonne est compliqué. Il me paraît qu’il ne peut être trouvé que dans une responsabilisation effective de tous les acteurs et notamment par l’instauration d’une culture de la « sanction » effective en cas de manquements. Une façon pragmatique d’encourager la responsabilisation des acteurs est de développer une réglementation qui s’appuie sur des « principes » plutôt que sur des « règles ». Les anglais sont plus adeptes que nous au respect des principes ce qui leur donne – ainsi qu’aux autorités de tutelle – une plus grande flexibilité : lorsque la Banque d’Angleterre « suggère » à une institution un comportement spécifique, par exemple en matière de prises de risques, cela est compris comme un ordre formel et militaire ; pourtant la Vieille Dame de Threadneedle street ne s’oblige pas à soumettre tout le monde au même régime, se réservant une grande latitude d’appréciation en fonction de critères tant objectifs que subjectifs. Les américains, par contre, sont très attachés à une approche règlementaire applicable uniformément à tous. Il faut d’ailleurs noter que les poursuites judiciaires ont été beaucoup plus efficaces dans les juridictions anglo-saxonnes que sur le continent européen ; ceci peut être expliqué par une grande indépendance du système judiciaire. Les européens se plaignent constamment de l’ingérence américaine dès que la moindre action se déroulant aux Etats-Unis  permet aux autorités de se prévaloir d’une compétence judiciaire comme cela a été largement démontré, non seulement dans le secteur bancaire où tout payement libellé en dollars se dénoue toujours aux Etats-Unis, mais dans d’autres secteurs également comme le prouve les scandales affectant le sport ou le secteur automobile.

 

Le risque de Réputation

 

Ce constat conduit à considérer un autre risque qui peut mettre en cause la réputation d’une institution. Il est banal de dire que la réputation se perd en un instant et qu’elle prend des années à se reconstruire. Il faut malheureusement admettre que trop d’exemples récents ont miné la confiance qui était traditionnellement le fondement même de la relation entre le secteur financier et la société en général. L’accumulation d’amendes infligées par les autorités pour manipulations des marchés de taux d’intérêt, de change ou autres comportements délictueux ont atteint à ce jour plus de 150 milliards de dollars dont la plupart ont fait l’objet de « transactions » pour éviter la publicité liée à un procès et l’opprobre d’une condamnation. D’après Moody’s, les provisionnés sur le bilan des banques pour risques de litiges atteignent aujourd’hui encore quelques $ 219 milliards.

 

L’attitude du management de la Société Générale française, la mansuétude des autorités fiscales (pour ne pas mentionner les suspicions de pressions exercés sur le pouvoir judiciaire) dans l’affaire Kerviel en sont d’autres illustrations, de même que les propos lénifiants du Ministre  des Finances français sensés rassurer le public sur la solidité de la BNP en soulignant le caractère « bénin » d’une l’amende de 8 milliards de dollars, infligée par les américains ! Ces propos sont à mettre en regard des cris d’orfraie du même Ministre à l’encontre de « Bruxelles » qui réclamait au même moment un ajustement supplémentaire de seulement 4 milliards du budget de l’Etat.

Vu dans ce contexte, la perpétuation des rémunérations pharaoniques encore largement d’usage dans le secteur - mais également dans d’autres secteurs en ce compris le sport - explique la piètre opinion dont souffre à présent l’ensemble du secteur bancaire ainsi que le rejet de la classe politique accusée de se laisser assujettir par la « loi du marché ». 

 

C’est la preuve que le respect même pointilleux de l’environnement réglementaire ne sera jamais une condition suffisante pour juguler les risques mais qu’une dimension éthique constitue un aspect intrinsèque et fondamental de cette problématique. C’est pourquoi, je pense que le combat mené en public et en coulisse et souvent avec une arrogance non dissimulée, visant à préserver les privilèges exorbitants que se sont arrogés au cours des trente dernières années les acteurs dans le cadre de l’explosion du secteur financier, rend un très mauvais service à ses membres qui sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis !

 

Il est difficile d’ignorer l’énorme risque de réputation assorti d’un immense risque financier que constitue l’affaire Volkswagen. La démission de son Président - mais son maintien à la tête d’Audi et d’autres filiales du groupe - est emblématique des pratiques qui creusent le fossé entre l’opinion publique et le citoyen lambda d’une part et la caste des dirigeants privilégiés de l’autre. ». Le risque d’un effondrement de la cohésion sociale devient ainsi un risque majeur dont il faut tenir compte.

 

Le Risque opérationnel

 

Avant de conclure, mentionnons encore les risques « opérationnels ». Quoique le récent incident faisant état d’un payement indu de 6 milliards de dollars par la Deutsche Bank à un hedge fund laisse rêveur, je ne m’attarderai pas sur les aspects purement internes concernant les procédures de « reporting » et de contrôle qui doivent clairement être robustes et adaptées à l’évaluation et au suivi des risques. Une attention particulière doit, cependant, être portée sur certains risques spécifiques : d’abord la capacité de débusquer tout écart par rapport aux règles établies pouvant aller de la simple négligence à une fraude caractérisée. Ici encore la responsabilité de la hiérarchie doit être clairement engagée en cas de manquements ;  il est indispensable qu’ils soient sanctionnés à la juste mesure erreurs constatées, que ce soit par commission ou omission. Il faut aussi éviter que des « conflits d’intérêt » ne puissent venir polluer le déroulement des procédures : ainsi l’exemple donné dans l’affaire Kerviel est choquant : l’on peut supposer qu’il y a eu complot impliquant toute la hiérarchie jusqu’au Conseil d’Administration pour faire valoir que seul le trader était responsable et ainsi, ayant obtenu sa condamnation, se prévaloir d’une « remise d’impôts » de €1,5milliards au profit des actionnaires et au détriment évident du contribuable tout en déculpabilisant officiellement le management.

 

Encore un mot sur un risque opérationnel qui devient de plus en plus important : celui de la dépendance d’une entreprise sur la qualité de ses systèmes informatiques. Les risques sont multiples : il y a celui de la simple « alimentation » en électricité qui est résolu par des générateurs indépendants ; celui de l’accès à Internet en cas de panne généralisée ; si y remédier dépasse les capacités de l’entreprise, il sied néanmoins d’avoir prévu une procédure semblable aux plans d’évacuation en cas d’incendie dans l’attente de l’intervention des pompiers. On estime que la ponction de 300 milliards de dollars en amendes, compensation de clientèle et frais judiciaires au cours des 5 dernières années a été largement financée au détriment d’investissement informatiques indispensables et représente quelques 10 années d’investissement en systèmes informatiques par l’ensemble des banques européennes et américaines.

 

Enfin, et porteur de graves risques, est celui des « attaques » extérieurs visant à s’emparer d’informations sensibles dont la divulgation peut avoir des conséquences ravageuses tout comme la divulgation récente des fichiers du site de « rencontres » vient d’en faire la démonstration.

 

Le risque « sociétal »

 

Tous ces exemples illustrent, je pense, parfaitement les liens étroits entre la « responsabilité sociétal » et la gestion des risques qui est l’objet de cette présentation.

 

Des questions de fond se posent illustrées non seulement par le débat autour de la structure des banques – universelles ou spécialisées – mais englobent des secteurs très variés : par exemple, celui de la mobilité où s’opposent les Taxis et UBER ou encore l’Hôtellerie traditionnelle qui affronte des services comme AirBnB. Dans tous ces cas, et bien d’autres, de nouveaux risques et opportunités apparaissent pour les entrepreneurs, le consommateur, les intermédiaires etc. sans oublier le rôle clef des pouvoirs publics qui doivent veiller à l’intérêt général. Il en va de la cohésion sociale qui, à mon avis, constitue très probablement le risque majeur auquel l’ensemble de la société doit faire face. Cette nouvelle donne se déploie dans le contexte de la mondialisation et d’un développement technologique extrêmement rapide qui imposent un certain pragmatisme dans la considération des options disponibles.

 

Voilà autant de sujets, et la liste est loin d’être complète, dont tout conseil d’administration –responsable ultime au sein de l’entreprise de l’évaluation et de la gestion des risques - doit se préoccuper. La complexité de ces questions et leurs interactions exige un niveau élevé de compétences qui, néanmoins, se révèlera toujours insuffisant si l’adhérence aux principes d’une éthique et d’une gouvernance sans faille est absente. On touche ici à des problèmes existentiels auxquels notre société doit faire face et il n’est que normal que la gestion des risques soit une problématique qui est et demeurera au centre de ces considérations.

 

Je vous remercie.

 

 Bruxelles, le 19 novembre 2015