Le danger du Front National n’est pas celui qu’on pense!

 

La débâcle électorale de la gauche aux élections départementales a suscité une amplification du débat autour d’une réelle prise de pouvoir « démocratique » par le FN au travers des urnes. Suivant les scénarii, on envisage avec une relative sérénité les présidentielles de 2017, qui consacrerait une alternance « classique », masquant une nouvelle progression du FN avant le « grand soir » de 2022, qui rivalise avec un point de vue plus pessimiste qui n’écarte pas une victoire de l’extrême droite dès 2017.

 

Or, j’ai écouté avec le plus grand intérêt l’interview de Marine Le Pen sur la chaîne LCP où, fustigeant à tort et à travers ses contradicteurs d’être de mauvaise foi et incompétents, elle faisait étalage avec un art consommé des mêmes « qualités »!

 

Ainsi elle a « démontré » que la peur d’une dévaluation de la monnaie (qui fait partie de son programme) était un simple épouvantail étant donné que l’€ a perdu 25% de sa « valeur » depuis l’été dernier sans  créer de problèmes, bien au contraire. Ce qu’elle omet de dire c’est :

 

-          que Peugeot ne vendra pas une voiture de plus en Allemagne (qui a aussi « dévalué » de 25%) d’où aucun gain de compétitivité à l’intérieur de l’Eurozone, premier client des exportateurs français ;

 

-          que la perception « indolore » (jusqu’à présent) de cette dévaluation est due à une inflation quasi nulle, d’où son peu d’impact sur les prix. Cela permet à la chute des prix du pétrole (50%) d’impacter favorablement le pouvoir d’achat, quoique seulement à la moitié de son incidence sur la compétitivité des Etats-Unis, puisque le pétrole se paie en dollars !

 

J’ai donc à ce propos trois questions directes à Marine Le Pen :

 

-           Puisque, d’après-elle, la monnaie a déjà dévalué de 25%, la sortie de l’Euro est-elle encore nécessaire pour restaurer la compétitivité française ?

 

-          Si, comme c’est probable, la réponse est affirmative, pense-t-elle que les répercussions d’une dévaluation par rapport à l’€ seront aussi « indolores » pour les français que le réalignement de la parité $/€ ?

 

-          La sortie de l’Euro est-elle envisageable sans l’imposition d’un contrôle des changes et éventuellement des prix,  rappelant les restrictions en vigueur après la 2ème guerre mondiale ?

 

Marine Le Pen balaie avec la même désinvolture la question de la dette. Elle prétend que la « Lex Monetae » implique la conversion automatique des créances exprimées en « monnaies nationales » (donc l’€ à l’heure actuelle)  dans la « nouvelle monnaie » (donc en nouveaux francs (« NF »)) lorsque le régime monétaire est modifié par l’Etat. Pour jeter de la poudre aux yeux et asseoir sa compétence, elle admet volontiers que 3% de la dette publique française, émise sous les lois de juridictions étrangères, demeureraient libellés en €. Ainsi, selon elle, la France n’aurait aucune difficulté à rembourser sa dette nationale en NF!

 

Nouvelles questions à Marine Le Pen :

 

-          Comment sera financé le remboursement et le renouvellement de la dette ? Par de nouveaux emprunts ou par la planche à billets ? Il est peu probable que les investisseurs étrangers, détenteurs de plus de 50% de cette dette, soient disposés à souscrire, au moment où ils auront essuyé une perte majeure sur leurs créances qu’ils croyaient de bonne foi être libellées en €. Les marchés internationaux seraient fermés à la France, d’où la nécessité d’un recours à la Banque de France avec – très  schématiquement - les conséquences suivantes : pressions inflationnistes, hausse des taux d’intérêt, creusement des déficits budgétaires, etc. Dès lors, il est probable que les français (du moins les citoyens privés) se détourneront eux aussi des achats de la dette, accélérant la pression sur les finances publiques dans un cercle vicieux qui rappelle les grandes années inflationnistes 1970/80 ; ce souvenir échappe à Marine Le Pen car trop jeune et lui permet de partager son ignorance avec ses affidés.

 

-          En admettant que la Lex Monetae permette à l’Etat de prétendre respecter ses engagements, qu’en est-il pour une partie significative de « contrats privés » entre français et étrangers ? Les importateurs seront-ils en mesure de payer leurs factures ? Combien seront acculés à la faillite et quelle incidence sur l’activité économique et le chômage ? La situation n’est en rien comparable aux effets d’une « dévaluation classique » d’autrefois où les contrats étaient clairement exprimés en une monnaie de référence (nationale ou étrangère) et chaque réalignement monétaire avait son quota de « gagnants » et de « perdants » ; cela permettait aux contractants d’évaluer les risques au moment de leur engagement. Ici, par le « fait du Prince », il y aurait rupture de conditions essentielles qui valident les engagements réciproques ce qui ne peut donner lieu qu’à des procès longs et onéreux, paralysant une partie significative de l’activité économique.

 

Quant à la « taxe » de 3% sur les importations, (en violation du Traité de l’Union), sensé financer les réductions de charges de €200 attribuées à tous les salariés gagnant moins de €1500 par mois, Marine Le Pen juge son impact dérisoire sur le pouvoir d’achat. Tiens-tiens ! Dans ce contexte, elle fait allègrement l’impasse sur le passage de l’Euro au NF oubliant que la valeur de cette manne serait exprimée en « NF» (ainsi que les salaires de base) et que l’impact de la dévaluation (ne fusse que  sur les prix de l’essence/fuel/gaz) avalerait tout sinon plus que le différentiel positif qu’elle fait miroiter.

  

Toutes ces élucubrations ne tiennent évidemment pas la route, pas plus qu’une grande partie du reste du « programme économique » du FN! Madame le Pen dira, à juste titre, que les pouvoirs UMPS successifs sont seuls responsables de la situation catastrophique de la France aujourd’hui, mais ce serait folie d’y prendre prétexte pour tenter une aventure aussi insensée que celle que propose le FN.

 

D’ailleurs, le danger n’est pas celui qu’on pense, à savoir de voir le FN arriver au pouvoir et appliquer servilement son programme débile. Le danger est potentiellement beaucoup plus proche car, contrairement à un sentiment largement répandu, la France ne vit pas dans une tour d’ivoire où elle serait immunisée des influences extérieures. Celles-ci peuvent avoir deux origines :

 

La première concerne des évènements sur lesquels la France, agissant seule, n’a que peu de prise tels que la situation au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Ukraine, pas plus que les fluctuations de la conjoncture mondiale, des devises, et du cours des matières premières, ou encore les évolutions politiques au sein de l’Union Européenne ou ailleurs. Nous laisserons de côté ces impondérables car ce n’est pas le vote des français qui peut influencer leur déroulement, pas plus que le vote pour Syriza n’a permis au gouvernement grec d’imposer à ses partenaires européens des solutions à ses problèmes internes. Il faut néanmoins garder à l’esprit que chacune de ces problématiques a la capacité de déclencher une crise dont le Gouvernement français, quel qu’il soit, ne peut être assuré de garder la maîtrise.

 

La seconde se rapporte à des évènements qui découlent de développements internes à la France. Parmi ceux-ci figurent au premier plan les conséquences de l’absence prolongée de résultats de la politique gouvernementale et d’une perte de confiance grandissante dans la capacité de la classe politique de gérer la Cité. La poursuite d’une telle situation  se traduirait par un nouveau progrès du FN lors des élections régionales de décembre. A partir de ces résultats il sera plus aisé d’évaluer la dangerosité du FN pour les présidentielles et notamment la probabilité (déjà grande aujourd’hui) qu’il se qualifie pour le deuxième tour. C’est à la réaction des marchés financiers à ces évènements que j’aimerais maintenant m’arrêter.

 

Madame Le Pen a beau honnir le pouvoir des marchés, lorsque les investisseurs étrangers détiennent plus de la moitié de la dette française, on ne peut les ignorer.

Les opérateurs ne vont pas attendre les effets ex post d’une application à leurs avoirs français de la « Lex Monetae » mais vont, très certainement, prendre les devants pour limiter la casse. Au fur et à mesure que la probabilité de voir le FN s’imposer s’accroit, les investisseurs vont soit se détourner soit extraire, pour les plus aventureux, un taux d’intérêt supérieur correspondant à la perception d’un risque plus élevé.  La fuite des capitaux qui accompagne inévitablement ce processus (même s’il a commencé depuis belle lurette pour les français les plus fortunés sous l’impulsion de la pression fiscale) prendra de plus en plus d’ampleur.

 

Dans un premier temps, les effets de cette fuite pourraient être masqués par la  politique d’assouplissement monétaire initiée par la BCE qui, directement et au travers de la Banque de France, pourrait accumuler d’ici septembre 2016 plusieurs centaines de milliards de la dette française. Ainsi, la BCE assumerait le rôle de prêteur en dernier ressort (comme le réclame de nombreuses voix, surtout à gauche) jusqu’au moment où – comme il en est question aujourd’hui pour la Grèce – elle limitera ses interventions tant en vertu du respect de son mandat que dans l’exercice de son rôle de Superviseur. L’intention de Madame Nouÿ d’imposer des coefficients de réserve et une limitation en volume liées à la détention de dette souveraine par les banques de l’Eurozone est lourde de conséquences. Ces mesures sont destinées, semble-t-il, à renforcer l’indépendance de la BCE dans la prise de décisions qui l’amèneraient en conflit ouvert avec les pays de l’UEM.

 

Cette situation permet de maintenir artificiellement les taux d’intérêt (en €) au  plancher, au gouvernement français de prétendre que sa signature demeure incontestée tout en allumant des cierges pour qu’une reprise économique mondiale vienne au secours du pays avant la débâcle. En effet, s’il est à la mode d’insister sur le fait qu’une sortie de la Grèce de l’Euro est gérable, il n’en est pas de même pour la France : comme le dit avec raison Marine Le Pen, la sortie de la France de l’Euro entraînerait l’implosion de la monnaie unique.

 

Un scenario où la montée en puissance du FN impacte de manière décisive les réactions de marché bien avant les élections est de loin le plus probable, forçant le gouvernement en place à agir et à assumer seul les conséquences des mesures drastiques et impopulaires qu’il serait amené à prendre. Il lui serait, cependant, impossible d’imposer les mesures d’austérité qui accompagneraient normalement un « sauvetage » par ses partenaires européens, d’autant plus que leur efficacité serait douteuse à ce stade avancé de la crise et que le sentiment « anti-européen » serait exacerbé dans l’opinion publique, rendant l’option de sortie de l’Euro et son effondrement inévitables.

 

Cyniquement, il faut s’interroger si ce n’est pas précisément ce que Marine Le Pen recherche faisant le calcul de pouvoir se décharger de toute responsabilité - alors que la popularité du FN et la crainte de son programme seraient les causes majeures de la fuite des capitaux - pour espérer ensuite ramasser la mise par la promesse d’un redressement, bâti sur les ruines de la Vème République.

 

Ce pari est cependant loin d’être gagné d’avance. En effet, subissant de plein fouet les conséquences dévastatrices de l’implosion de l’€, il est vraisemblable que les thèses aventureuses du FN seront totalement décrédibilisées incitant les cohortes d’électeurs abstentionnistes à se mobiliser et renvoyer les frontistes aux oubliettes. Pour ce faire, il faut qu’émerge une nouvelle génération de responsables politiques, capables de galvaniser l’opinion publique comme a pu le faire en son temps le Général de Gaulle.

 

Ce scénario apocalyptique peut néanmoins être évité si, avec l’appui des partis « républicains », le gouvernement (ou, mieux, un gouvernement d’Union) « change de cap » ! Ce changement ne concerne pas une orientation plus à gauche ou plus à droite de la politique nationale qui occupe le débat médiatique et qui n’a aucune chance d’apporter une réponse crédible aux problèmes. Il s’agit de prendre le mal à la racine et de concentrer tous les efforts à l’achèvement dans l’urgence l’Union Economique et Monétaire, en partenariat avec les autres pays Membres, en particulier l’Allemagne. Cela implique des choix douloureux (pour le pouvoir des politiques), notamment des concessions par rapport aux velléités de suprématie/exceptionnalisme françaises ainsi que des transferts de souveraineté importants. Seule la création d’une « Autorité européenne »  à caractère fédéral, dotée des moyens permettant simultanément de faire respecter une discipline commune et de faire jouer la solidarité au profit de tous peut assurer le maintien de l’€ et le redressement de la France.

 

La monté en puissance du FN n’est pas irréversible. Le fait que de nombreux politiciens « républicains » partagent l’euroscepticisme du FN est un des facteurs principaux de sa crédibilité. Le meilleur moyen de le combattre est de proposer une alternative qui passe nécessairement par l’accélération de l’intégration de l’UE, seule capable de défendre nos intérêts et de protéger notre modèle social dans un monde globalisé et dangereux

 

Les signes avant-coureurs ne sont pas bons ; les vents sont contraires mais c’est encore loin d’être désespéré …Chiche !

 

Lorgues, le 6 avril 2015

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

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