Choisissez votre Camp!

 

 

Que notre planète soit un endroit instable et dangereux, chacun peut le constater ; pourtant peu de gens s’interrogent sur les conséquences. Un comportement rationnel devrait conduire à faire des choix, parfois radicaux, qui supposent nécessairement des sacrifices douloureux dans le but de préserver l’essentiel de nos valeurs, si bien encapsulées dans le triptyque « Liberté – Egalité – Fraternité ».  Leur prévalence, considérée à tort comme allant de soi, confère à la lutte contre le chômage et l’augmentation du pouvoir d’achat le statut d’objectifs prioritaires par défaut, fragilisant les fondements du pacte social et favorisant la montée du national-populisme.

 

Nulle part sont les contradictions ainsi engendrées plus apparentes qu’au sein de l’Europe. Celle-ci se déchire, adoptant des compromis boiteux aux effets pervers qui entravent sa capacité d’agir et remettent en cause sa raison d’être. Dans ce monde globalisé et multipolaire où l’information (vraie ou fausse) circule à la vitesse de la lumière, l’Europe doit forcément s’unir pour exister et s’allier pour peser.

                                                          

Il faut hiérarchiser les problèmes afin d’assurer la cohérence de l’action politique et prévenir les manipulations dont le résultat est l’affaiblissement systématique de l’Union Européenne, si ce n’est son éclatement. Ci après, j’ai choisi de confronter diverses positions exprimées récemment en Europe à un seul critère : l’appartenance à l’OTAN et de la primauté de  l’alliance avec les Etats-Unis. La référence est délibérément polémique et, écartant  un anti-américanisme primaire idéologique sinon viscéral, doit d’être évaluée exclusivement sur ses mérites.

 

Pourquoi ce choix ? Parce qu’il n’y a que deux autres options: choisir une autre alliance, par exemple avec la Russie, dans l’espoir naïf d’un plus juste équilibre, ou poursuivre la mise en œuvre autonome des conditions nécessaires à la réalisation de nos aspirations.

 

S’il est vrai que la « dépendance » incontestable des Pays Membres de l’OTAN à la puissance militaire des Etats-Unis est mal vécue par une minorité significative de l’opinion, il n’y a aucune raison de croire – bien au contraire – qu’une sujétion similaire à une autre puissance serait mieux accueillie. Quant à assurer par nos propres moyens notre indépendance « réelle », cela entraînerait la mobilisation d’une volonté politique et de moyens financiers, scientifiques et humains qui nous font aujourd’hui cruellement défaut.

 

Est-ce à dire qu’une ambition d’indépendance en Europe est une utopie ? Oui, mais seulement si l’on rejette l’idée d’une Europe intégrée, politiquement capable de tenir sa place sur la scène mondiale. Cela implique la création d’une Europe Fédérale en tant que puissance économique (elle en possède tous les atouts) mais aussi en tant que puissance militaire, ce qui nécessite des arbitrages douloureux en matière de dépenses publiques. C’est d’ailleurs du processus lui-même que pourront être dégagées une partie des ressources nécessaires au financement de cette autonomie. Ainsi, une intégration militaire et du service diplomatique européen devrait dégager des moyens importants qui pourraient être redéployés plus efficacement. De surcroît, une indépendance militaire accompagnée par un investissement significatif dans l’éducation à l’échelle européenne, est un facteur puissant de soutien à la recherche et au développement, capable de stimuler l’innovation et de relancer la croissance.                                        

 

La condition sine qua non pour se libérer - à terme - d’une « dépendance » à l’égard d’une puissance tierce est la poursuite inlassable d’une Union Européenne forte et intégrée. Dotée d’instruments de pouvoir en matière de souveraineté monétaire, économique et militaire, elle pourra offrir à ses citoyens l’autonomie de choix auxquels ils aspirent.

 

Le partenariat (OTAN) avec le diable que l’on connaît (les Etats-Unis) paraît infiniment préférable à toute autre alliance ; même si le passé n’est pas garant de l’avenir, elle repose sur la longue histoire d’un soutien indéfectible des Etats-Unis à nos valeurs partagées, chaque fois qu’elles étaient menacées.

 

La vraie utopie consiste à croire au rétablissement d’une souveraineté au niveau des Etats-nation européens du siècle dernier. C’est une illusion dont seuls peuvent se convaincre des pacifistes naïfs ou des nationalistes frustrés qui refusent de regarder en face la réalité des conflits internationaux, avec leur dimension terroriste, qui prolifèrent et un besoin criant de ressources pour y faire face, inatteignables au niveau national.

 

Le dossier Ukrainien met clairement en évidence la nécessité de parler d’une seule voix face à la menace Russe ; la différence affichée entre la position franco-allemande et celle des Etats-Unis (sur la livraison d’armes) est du pain béni pour le Président Poutine. Il ramasse la mise sur plusieurs tableaux alors que la situation économique (prix du pétrole) devrait le rendre particulièrement vulnérable :

 

Sur le plan régional il obtiendra vraisemblablement la reconnaissance du fait accompli en Crimée et la neutralisation effective de l’Ukraine au travers d’une fédéralisation qui paralysera l’action future du Gouvernement national.

 

Sur le plan international il a déjà obtenu l’engagement (unilatéral) de la France et de l’Allemagne d’interdire l’accession de l’Ukraine à l’OTAN et vraisemblablement à l’UE, même si cette dernière option n’est pas d’actualité. Il est aussi à craindre qu’il se défaussera sur l’UE pour renflouer l’Ukraine et financer la reconstruction dans l’est. Comme en Palestine où les Etats-Unis décident et l’UE paie, en Ukraine la Russie décide et à nouveau l’UE payera !

 

C’est sur le plan européen qu’il marque le plus de points : il aura réussi à affaiblir considérablement la cohésion de l’UE. Les pays Baltes, la Pologne et autre pays limitrophes de la Russie ne s’y trompent pas en soutenant une solidarité sans faille avec les Etats-Unis au sein de l’OTAN, ressentie comme la seule garantie fiable de leur indépendance. Au travers du soutien politique à Syriza (Tsipras est l’invité au défilé du 1er mai) et financier du Front National en France (prêts de banques russes), Poutine s’achète à bon compte l’appui de partis radicaux européens. Le « triomphe dans la défaite » du FN au scrutin du Doubs était accompagné d’une plaidoirie sans équivoque de Marine Le Pen sur LCI en faveur d’une politique d’apaisement digne des pires reniements de Munich au moment même où, hasard du calendrier, les parties concernées s’y retrouvaient.

 

Quelle que soit la sincérité des intentions du couple franco-allemand d’apporter leur contribution à la résolution du drame ukrainien, c’est exclusivement en assurant une  solidarité sans faille au sein de l’alliance atlantique qu’un équilibre des forces en présence peut s’établir et qu’une paix durable, qui tient compte des intérêts de toutes les parties, peut être élaborée.

 

Tournons nous vers les dossiers étroitement imbriqués de l’austérité, de la Grèce, et de la pérennité de l’Euro. Ici encore la cacophonie et les contradictions abondent. Beaucoup d’arguments que se jettent à la tête les protagonistes sur les responsabilités ayant conduit à la situation actuelle sont justifiées, par exemple les constatations que :

 

Une austérité excessive (imposée par la Troïka) conduit a des effets pervers sur la croissance et  l’endettement.

 

La « générosité » (€240 milliards) des prêts à la Grèce visait essentiellement un sauvetage de l’Eurozone (et donc du marché financier mondial).

 

La fragilité de la monnaie unique est le résultat de l’inachèvement du processus d’intégration qui, au-delà du partage de la souveraineté monétaire, a cherché à éviter une Union économique et fiscale en se contentant de règles (Pacte de Stabilité, Traité budgétaire, Semestre Européen…) et de nouveaux instruments, (FESF, MES, Union bancaire…), lesquelles étaient peu aptes à être respectés en cas de difficultés conjoncturelles et inefficaces à favoriser les réformes de structure nécessaires.

       

Les exemples peuvent être multipliés à l’envi. La reconnaissance d’une responsabilité collective des erreurs antérieures, quoiqu’utile, ne contribue nullement à résoudre les problèmes. C’est le cadre institutionnel de l’Union et en particulier de l’UEM qui est en cause. L’instauration d’une structure fédérale au niveau de l’UEM (et in fine de l’Union) constitue la seule voie à suivre. Elle permet plus de flexibilité dans la politique économique européenne en la coordonnant avec la politique fiscale, monétaire et de change, et de se dégager du carcan rigide des règles dont le respect est devenu insupportable pour certains Membres tant au sens propre qu’au figuré.

 

La création de l’Autorité fédérale éliminerait toutes les incertitudes liées à la survie de l’€, lui assurant le statut de « monnaie à part entière » et de deuxième « monnaie de réserve » mondiale. La Banque Centrale Européenne aurait face à elle un interlocuteur politique unique, lui permettant de conduire sa politique monétaire en toute indépendance dans le cadre de son mandat. Enfin, en ce qui concerne la résolution du problème spécifique de la Grèce, il serait beaucoup plus aisé de s’accommoder d’une solution transitoire dont la crédibilité s’inscrirait dans le cadre d’une déclaration politique sans équivoque, d’œuvrer collectivement au parachèvement rapide de l’UEM.

 

Le bras de fer engagé entre la Grèce et ses partenaires a toutes les caractéristiques d’un gigantesque jeu de poker menteur dans lequel il est difficile de distinguer la part de réalité, de bluff ou d’intimidation contenue dans les déclarations qui semblent s’adresser autant, sinon d’avantage, aux opinons publiques qu’aux parties directement engagées dans les négociations. Il y a un risque élevé de perdre le contrôle du déroulement des évènements, soit que les marchés financiers fassent une erreur d’interprétation, soit que des acteurs extérieurs (Russie) ou intérieurs (partis populistes) y trouvent l’occasion rêvée d’alimenter la discorde. On a, en effet, entendu la Russie prête à considérer favorablement une demande d’aide financière du gouvernement  Grec ou encore Marine Le Pen exploiter la cacophonie ambiante pour justifier le démantèlement de l’Euro.

 

Dans ce climat de discorde interne à l’Union Européenne, l’appartenance à l’OTAN demeure un élément essentiel de la sécurité du continent, ancrée dans la solidarité de ses membres.

 

Les conflits au Moyen Orient, en Afrique et leurs prolongements à caractère terroriste dans les pays occidentaux, sont  autant d’autres théâtres où les intérêts géostratégiques des protagonistes s’affrontent selon une logique à géométrie très variable et où s’étalent au grand jour leurs contradictions. Celles-ci sont d’autant plus difficiles à concilier que les moyens d’intervention et de prévention disponibles sont limités.

 

La démonstration en a été faite par le soutien frileux de l’UE à l’intervention française en Afrique; l’appel à la solidarité européenne ne pouvait, pourtant, se concevoir que dans un  cadre européen organisant le partage des décisions d’engagement aussi bien que celui des coûts du déploiement. Un autre exemple est constitué par l’attitude ambigüe de la Turquie, tiraillée entre des problèmes internes avec sa minorité Kurde et son soutien à la coalition contre Daesh, alors qu’elle ferme les yeux sur le trafic d’hommes, d’armes et de pétrole qui transite par son territoire et finance l’Etat paria. L’OTAN, dont la Turquie est Membre, est le cadre idéal pour faire valoir nos vues et au sein duquel l’influence américaine (et ses intérêts), auquel il convient de faire droit, peut être déterminante.

 

Si l’on veut vraiment donner une chance à une Europe intégrée il faudra, en parallèle aux réformes institutionnelles indispensables, s’attacher à convaincre le citoyen de la réalité d’un changement profond dans la gouvernance. La succession de scandales, dont le dernier « Swiss leaks » ne vient que s’ajouter à une longue liste de comportements inacceptables. Les montants faramineux en cause, qui dépassent de loin ceux des déficits budgétaires rendus responsables pour l’austérité, rend le citoyen sourd aux appels des politiciens et constitue un terreau fertile sur lequel s’épanouissent les propositions – souvent aberrantes  - des sirènes nationales-populistes.

 

L’opinion publique demande des comptes : comment justifier n’importe quel « sacrifice » de la population si, avec la complicité au moins passive du politique, ceux qui se sont rendu coupables de violations flagrantes de la loi, au titre de bénéficiaires ou d’intermédiaires, bénéficient d’une impunité quasi-totale ? Si l’arsenal juridique nécessaire peut sans aucun doute être amélioré, les violations des lois existantes doivent être poursuivies sans la moindre relâche. La tendance à l’augmentation des inégalités au sein de la société devient insupportable dès lors qu’elle se fonde sur des violations flagrantes du principe d’Egalité et sont organisées systématiquement par les nantis et les puissants à leur propre profit.

 

Dans cet environnement, pollué par ces pratiques malhonnêtes, aucune réforme de l’Union n’a la moindre chance de recueillir le soutien de l’opinion publique. Un compromis boiteux sur la Grèce ou même une embellie économique passagère n’y feront rien, retardant simplement le dénouement inévitable, pour autant que d’autres évènements en Ukraine, au Moyen Orient ou sur les marchés financiers n’aient pas, dans l’intervalle, balayé une Union Européenne encore émergeante avec l’eau du bain de la discorde internationale !

 

Dans ce monde si dangereux, la condition sine qua non de la réussite d’un programme fondamental de réformes est la « sécurité », ingrédient nécessaire et préalable à l’exercice de toute Liberté. C’est pourquoi il me paraît évident qu’un choix délibéré de poursuivre le partenariat privilégié avec les Etats-Unis au sein de l’OTAN s’impose pour se donner le temps de mettre en œuvre la nouvelle architecture institutionnelle de l’Union du futur.

 

Je gage que de nombreuses voix s’élèveront  contre cette conclusion. Elle n’implique nullement de ma part une adhésion aveugle aux positions américaines qui restent critiquables à de nombreux points de vue. Néanmoins le temps est venu pour « Choisir son Camp ». Pour moi c’est fait !

 

Bruxelles, le 12 février 2012

 

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

 

 

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