La crise politique belge est le miroir de la crise de l’Union Européenne.

 

 

Il ne faut pas se leurrer : l’embellie réconfortante de la reprise économique tant à l’échelle européenne que belge, reflétée par la croissance du PIB, cache une crise politique profonde alimentée par le fossé croissant entre nantis et démunis.

 

Si la Belgique est sans gouvernement de plein exercice depuis « seulement » un an, le début de la crise remonte au moins à 2007 lorsqu’il a été impossible de concrétiser une réforme institutionnelle, pourtant nécessaire. Au niveau européen, cela fait 12 ans, depuis l’introduction de l’€, que l’Eurozone cherche à se doter d’un gouvernement « économique », censé compléter le dispositif pour en faire une « Union Economique et Monétaire ».

 

Dans les deux cas, un évènement spécifique a servi de révélateur de la crise : en Belgique ce fut la victoire incontestable de la NVa lors des élections législatives de 2010 et, en Europe, la crise financière qui, à partir de 2008, allait se transformer en crise économique engendrant à son tour, à partir de 2010, celle de la dette souveraine  limitée à ce jour à des pays périphériques de la zone Euro.

 

Ces évènements ont fortement renforcé une dérive « nationaliste » et « populiste », déjà sous-jacente, qui s’est doublée d’une surenchère de la part de certains partis « démocratiques » légitimant ainsi certaines des revendications véhiculées par les partis extrémistes.  

 

En Belgique cela s’est concrétisé dans le suivisme des thèses de la NVa par les partis traditionnels « flamands » en matière de réformes institutionnelles incitant même le CDNV à défendre des positions encore plus radicales, comme par exemple dans le dossier « bruxellois » ou dans le refus de se désolidariser du vainqueur, tant que celui-ci n’aura pas commis une « faute » qui le discréditerait aux yeux de l’électeur. Ce phénomène se retrouve dans l’exploitation délibérée de thèmes visant à compliquer une sortie de crise en renforçant la méfiance entre communautés linguistiques ; ce fut le cas dans le vote (quasi) unanime des Sénateurs flamands en faveur d’une prise en considération d’une proposition de loi sur l’amnistie des collaborateurs du régime nazi, introduite par un parti d’extrême droite très minoritaire.

 

En parallèle, on assiste dans l’UE, à la remise en cause des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes. Au lieu de rechercher la mise en place d’une politique « européenne » concertée et indispensable sur l’immigration, on vise à renforcer le pouvoir discrétionnaire des Pays Membres. Malgré une position déterminée du Parlement Européen contre une telle dérive et une position « défensive » de la Commission, dans son rôle de gardien des Traités, il y a tout lieu de craindre que, dans la droite ligne du renforcement d’une Europe « intergouvernementale », ce ne soit en définitive le point de vue du Conseil Européen et de ses Membres les plus influents qui s’imposera.

 

Mais c’est probablement dans le domaine du traitement des problèmes financiers que le parallèle entre la Belgique et l’Europe est le plus frappant.

 

Tout d’abord dans le langage employé :

 

Le discours sur la « responsabilisation » des entités fédérées en Belgique vise à justifier une désolidarisation entre le nord et le sud qui doit déboucher sur le séparatisme; il s’accompagne, dans la bouche des dirigeants de la NVa, de généralisations et amalgames traitant avec mépris de « fainéants » ou « profiteurs » l’ensemble des Wallons.

 

Le discours véhiculé par le Front National français, les « Nouveaux Finlandais » ou même de la Chancelière allemande n’est pas très différent au sujet des Grecs, Portugais ou Irlandais.

 

Ensuite dans les moyens utilisés :

 

En Belgique, on retrouve en filigrane, au cours des réformes successives, une négociation où des concessions structurelles ont été accordées en contrepartie d’avantages financiers et cette tendance se manifeste aujourd’hui dans le débat entourant la loi de financement et le refinancement de Bruxelles.

 

En Europe, la conditionnalité (indispensable) attachée à l’aide financière aux pays en difficulté va souvent au-delà du raisonnable comme, par exemple, les taux d’intérêt exigés ou, en Irlande, le transfert au contribuable du financement du remboursement des banques européennes, créancières de son système bancaire privé en faillite ou encore les tentatives d’imposer à ce pays un régime fiscal moins incitatif. Poussée à l’excès, cette attitude devient contreproductive en se privant progressivement du soutien des populations affectées.

 

Enfin, dans l’analyse des conséquences :

 

Toutes les études sérieuses au sujet d’une scission de la Belgique concluent à une démarche perdante pour l’ensemble des Régions. Si une telle issue devenait crédible, les marchés financiers imposeraient une hausse des taux sur une dette « éclatée » alors qu’elle bénéficie, pour l’instant, d’une évaluation favorable malgré son montant. De surcroît, la souveraineté « budgétaire » des nouvelles entités serait fortement restreinte car elle serait soumise aux nouveaux accords européens sur la gouvernance économique, sans le filtre d’une négociation au niveau « fédéral ». Finalement, la contribution de la Flandre au budget européen serait plus élevée par tête d’habitant étant donnée sa richesse relative; sa charge pourrait se révéler supérieure aux « transferts » interrégionaux actuels. On voit difficilement l’avantage dont bénéficierait le citoyen flamand.

 

Dans le contexte européen, le débat sur la solidarité entre pays membres de l’UEM conditionne la pérennité de l’€ qui, à l’heure actuelle, demeure une « monnaie » forte. La grande majorité des citoyens des pays en difficulté reconnaissent la nécessité de sacrifices importants; cela n’empêche pas les sirènes nationalistes et populistes d’exploiter au maximum les « abus de pouvoir » imposés par les pays riches aux moins fortunés, tandis qu’ils feront valoir les vertus du repli sur soi à ceux dont on sollicite la solidarité. Imposer des conditions « insupportables » ne peut que conduire à l’implosion de l’UEM et à celle de l’UE elle-même. Ce risque dépasse de très loin le coût purement « économique et financier » d’un tel scénario et se propagera immanquablement au plan social et politique.

 

En conclusion, il faut se rendre à l’évidence que la rationalité des arguments est loin d’être une raison suffisante pour faire prévaloir le bon sens. Pour paraphraser Paul-Henri Spaak, on  peut certainement affirmer « Qu’il n’est pas trop tard, mais qu’il est temps » que la Belgique et l’Union Européenne prennent la juste mesure de leurs crises respectives et prennent les décisions indispensables qui s’imposent.

 

Bruxelles, le 23 mai 2011

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre de l’Institut Thomas More.