Pauvre Belgique ! Pauvre Europe !

 

Dans mes réflexions sur l’Union Européenne, j’ai souvent suggéré que la Belgique serve d’inspiration à l’Europe. Or, les premières déclarations concernant l’avenir du pays à la suite des élections montrent que l’inverse se profile : la Belgique emboîte le pas  à la cacophonie européenne et se trouve confrontée aux mêmes difficultés.

 

En effet, l’annonce de la formation des gouvernements régionaux en Wallonie et à Bruxelles – sans attendre un accord fédéral – fait preuve du même nationalisme régional que celui que ses auteurs reprochaient aux « séparatistes » du nord. Notons aussi l’absence de toute prise en compte des défis européens. Elle a provoqué une riposte flamande (voulue?) associant la NVA et le CDNV à la région et tuant dans l’œuf la possibilité de majorités compatibles aux échelons fédéral et régional.

 

Pourtant,  le résultat du scrutin, tant au nord qu’au sud  indiquait clairement que c’était l’option préférée de l’électeur puisqu’il a renforcé la majorité gouvernementale au nord (la progression du NVA se faisant aux dépends du Vlaamse Belang), et la majorité fédérale au sud se renforçant grâce, notamment, au progrès du MR.

 

Malgré les promesses, « on » aura donc fait la sourde oreille face à la volonté exprimée par l’électeur, même s’il est abusif de parler de déni de démocratie puisque la légitimité de ces décisions découle du système électoral à la proportionnelle.  Le message était pourtant clair : l’électeur ne voulait pas d’une crise paralysante.

 

En dehors d’un « blocage » prolongé au niveau fédéral, trois hypothèses se profilent, toutes assorties de lourdes hypothèques quant à l’avenir du pays :

 

La première verrait les socialistes rejetés dans l’opposition au fédéral ; le CDH, adoptant une position schizophrénique, accepterait de participer à un gouvernement dominé par la droite au fédéral et par la gauche en Wallonie et au « fouzitout » à Bruxelles (ah ! c’est beau le pouvoir). Pour que ce soit envisageable il faudrait que le MR – dont tout le monde reconnaît le sens de l’Etat lorsqu’il a sacrifié son alliance avec le FDF – accepte de tendre l’autre joue.

 

Placé dans cette situation, il devrait plutôt favoriser la deuxième solution : créer au fédéral un gouvernement de centre droit avec une représentation du seul MR comme parti francophone. Cela lui assurerait 7 Ministres et très probablement le 16 rue de la Loi. Cette solution ne remet nullement en cause le refus de rouvrir le dossier « communautaire » mais fait passer le « socio-économique »  au premier plan. Cela permettrait notamment la mise en œuvre d’une profonde réforme fiscale à propos de laquelle personne ne se plaindra que les socialistes n’y soient pas associés.

 

Par contre, la capacité d’un tel gouvernement de « fonctionner » efficacement, comme cela a été le cas sous le Gouvernement sortant, serait fortement compromise. On risque d’entendre retentir la « sonnette d’alarme » en continu, faisant apparaître le dossier du survol des « avions » comme un simple hors d’œuvre. Bien plus grave, imaginons les difficultés lorsque, à la demande de l’Europe,  il s’agira de répartir les efforts budgétaires entre le fédéral et les régions ; est-ce vraiment imaginable ? Combien de temps faudra-t-il attendre pour que les marchés financiers et les agences de notation ne s’émeuvent de la situation ?

 

Dernière option, dont je suspecte qu’elle est le choix du PS : reproduire au fédéral la différence politique du nord et du sud en associant les deux alliances régionales, neutralisant ainsi toute possibilité d’une politique nationale. Cette option entérine de facto le « confédéralisme » et constitue une victoire - par capitulation en rase campagne - de la NVA. Les socialistes se sont ralliés au dicton : « il vaut mieux être premier en Wallonie que second en Belgique ». Le parallélisme avec l’Europe est frappant : le clivage, entre la priorité à la rigueur comme condition préalable à la solidarité incarnée par la Chancelière et la priorité à la solidarité pour limiter les efforts indispensables représentée par le Président Hollande, se retrouve maintenant parfaitement reproduit par Messieurs de Wever et di Rupo.

 

Du point de vue du futur du royaume, cette solution est la pire car elle prépare ouvertement l’éclatement du pays. Désormais, ce ne sera plus la NVA qui aura le monopole de la responsabilité du séparatisme. J’avais déjà fait remarquer que l’éclatement de l’UE était la condition préalable à un éclatement de la Belgique. Il semblerait que le PS et le CDH se soient ralliés à cette thèse et préfèrent donc prendre les devants ; cela en fait (avec la NVA) des alliés objectifs des « eurosceptiques » en contradiction flagrante avec le mandat des électeurs.

 

Cette solution est d’autant plus absurde qu’elle est incompatible avec la nécessité  d’une « fédéralisation » de l’Eurozone si l’€ (et donc l’UE) doit survivre ; elle aurait pu se défendre dans le cadre d’une réforme des Traités de l’Union créant une « Europe des régions » et se dispensant de « gouvernements nationaux », mais on en est encore très loin. Ce que certains caractériseront d’ « anticipation » ne fait que compliquer le débat et renforce le scénario d’implosion. L’Europe n’avait pas besoin de cela de la part d’un de ses Membres fondateurs.

 

On aura beau se jeter la pierre de part et d’autre à propos de petites mesquineries qui ont – soi disant – rendu inévitable la situation actuelle, cela ne fait que confirmer le dégoût des citoyens pour les manœuvres politiciennes dont l’ensemble de la classe politique partage la responsabilité.

 

Dans cet environnement détestable, il semble qu’il n’y ait plus qu’une seule personne qui mette encore l’intérêt du pays au centre de ses préoccupations : le Roi. La démarche initiée par le PS et le CDH ne lui facilite certainement pas la tâche. 

 

Lorgues, le 9 juin 2014

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité d’Orientation de l’Institut Thomas More.

 

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