La Taxe Tobin contre la Crise Alimentaire, est-ce la solution ?

 

 

L’article d’Olivier Derruine dans La Libre Belgique de ce jour s’adresse à un problème dont personne ne peut ignorer l’urgence et la pertinence. La mise en exergue de la crise alimentaire qui affecte les plus démunis dont le nombre a explosé suite à la hausse rapide des prix des denrées alimentaires constitue un vrai problème de société à l’échelle du globe dont la prise en compte doit être une priorité.

 

L’auteur a parfaitement raison d’attirer l’attention sur l’incapacité des pays développés, et de ceux de l’Union Européenne en particulier, à remplir les engagements souscrits depuis belle lurette en termes d’affectation d’un montant, pourtant modeste, de 0.7% du PIB à l’aide au développement.

 

Pour mettre les choses en perspective, et me référant toujours aux chiffres de l’article, le montant supplémentaire de ressources réclamé par le Programme Alimentaire de l’ONU (USD 500 millions) pour continuer à nourrir 73 millions de bénéficiaires, représente à peine 0.001% de la capitalisation (USD 51.400 milliards) des sociétés cotées en bourse. Rapporté aux fluctuations journalières des capitalisation boursières qui se situent autour 0.5% ou à un accroissement sur le long terme d’environ 8% par an, il s’agit d’une somme tellement dérisoire qu’aucune personne de bonne foi, publique ou privée, ne peut justifier qu’elle ne soit pas facilement à la portée de ceux qui mangent tous les jours à leur faim.

 

Je ne conteste pas non plus l’incidence de facteurs climatiques, de variations de stocks ou de la réorientation de l’utilisation de certains produits pour produire des carburants ainsi que de facteurs démographiques liés à l’augmentation de la population mondiale en générale ainsi qu’à l’impact bienvenu de la sortie de la pauvreté de centaines de millions de citoyens dans les pays émergeants et notamment en Chine et aux Indes qui augmente la demande. Jusque là, je partage entièrement l’analyse de l’auteur.

 

Par contre, là ou je ne le suit plus c’est le rôle central qu’il semble assigner à la « spéculation » jouant sur le caractère émotif qu’une telle référence suscite immanquablement. Il est incontestable que dans les transactions portant sur les denrées alimentaires au sein de marchés - dont il faut souligner qu’ils sont néanmoins soumis à réglementation plus ou moins efficace – il y a une part de « spéculation » de la part d’intervenants, si on la définit comme des prises de position par des personnes qui n’ont pas d’intérêt direct dans la culture, la transformation et la distribution des produits sous-jacents. Comme dans tout marché « libre » cela peut entraîner des fluctuations exacerbées, notamment en période de volatilité où se manifeste une convergence de facteurs objectifs comme ceux cités au paragraphe précédent.

 

Plusieurs remarques s’imposent cependant :

 

Tout d’abord il est extrêmement difficile de définir, et plus encore d’identifier, ce qui constitue une transaction « spéculative », car la forme des transactions qui se nouent dans les marchés est identique qu’il s’agisse d’opérations de saine gestion (par exemple couvertures à terme de livraisons ou d’achats physiques futurs) ou de simples paris sur l’orientation des prix que d’aucuns considèrent comme des « investissements » légitimes au même titre que l’achat d’autres classes d’actifs.

                                                                                                                                                        

Par ailleurs, l’intervention de courtiers et d’investisseurs externes dans ces marchés apporte aussi des avantages, notamment en matière de liquidité. Il n’est pas besoin de souligner l’importance de ce facteur, en pleine crise du « subprime », où le tarissement de la liquidité du marché interbancaire a été la cause principale du désastre, rendant indispensable une intervention massive des banques centrales. La fluidité des marchés (réglementés), dont celui des matières premières, et donc le besoin d’une panoplie de contreparties diversifiées, est  gage d’une capacité à gérer une économie mondialisée dont les producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs sont devenus irréversiblement interdépendants.

 

En troisième lieu, la perception d’une « Taxe Tobin » pose des problèmes quasi insurmontables. Le législateur belge l’a fort bien compris en suspendant sa mise en œuvre à une adoption généralisée dont il pouvait être quasi certain qu’elle serait renvoyée aux calendes grecques. Ce n’était rien de plus qu’une gesticulation destinée à se donner bonne conscience. Rappelons en effet, que la Taxe Tobin visait exclusivement les transactions de change et que sa mise en œuvre aurait été beaucoup plus pénalisante pour les ressortissants des pays producteurs de matières premières que pour ceux des Etats-Unis ou des Membres de la zone Euro puisque le % des transactions économiques et financières tributaires d’une opération de change sont beaucoup plus élevés pour les premières que pour les secondes.

 

 

Conclusion :

 

La prise en compte de la crise alimentaire doit devenir une priorité universelle et des moyens financiers pour y faire face doivent être dégagés de toute urgence. L’utilisation d’une « taxe » peut effectivement constituer un moyen de répondre au défi à condition que sa perception soit simple, transparente et exempte d’effets pervers.

 

A ce titre la perception d’une taxe indolore infime (0,01% ou moins) sur le montant de toute transaction exécutée sur un marché réglementé (bourses de valeurs, marchés des matières premières, etc.), mais aussi éventuellement sur des transactions qui donnent lieu à des formalismes faciles à identifier telles que les transactions immobilières, les transactions en salle de vente, dégagerait des sommes énormes sans entraver en quoi que ce soit l’activité économique, y compris son volet spéculatif.

 

Une alternative, l’un n’excluant pas l’autre, serait un prélèvement tout aussi infime et indolore sur les factures de téléphone ou d’électricité dont la perception est facilitée par le nombre limité de fournisseurs facilement identifiables et donc éminemment gérable à peu de frais.

 

Encore faudrait-t-il alors organiser de façon transparente la répartition de cette manne au bénéfice des plus démunis et ce ne sera pas le moindre des défis.

 

Faute de faire preuve d’un minimum de courage politique et de solidarité, ceux qui bénéficient aujourd’hui d’un niveau de vie convenable ne devront pas s’étonner de voir s’accroître les tensions géopolitiques mettant leur bien-être en danger, dont il est exclu qu’ils se protègent par le simple repli sur soi.

 

Je rejoins Olivier Derruine en souhaitant que non seulement l’Union Européenne prenne conscience du défi à relever mais surtout qu’elle prenne résolument la direction des initiatives qui s’imposent.

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.)

 

Bruxelles, le 30 avril 2008

 

 

 

 

 

Pièce jointe : Article de La Libre Belgique du 30/04/2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tel: +32 (02) 6475310   Mob.: +32 (0497) 549259                        e-mail: paul.goldschmidt@skynet.be   Webb: http://paul-goldschmidt.skynetblogs.be/   et     http://paulngoldschmidt.lalibreblogs.be/