Opinions – Europe / Afrique

 

 

La Libre Belgique doit être félicitée pour publier face à face deux points de vue aussi divergents sur la problématique brûlante de l’immigration et notamment de l’immigration Africaine.

 

Autant l’approche de l’Ambassadeur Albert Kizonga Mazakala (Balayer devant sa porte) est courageuse, de nature à susciter une réaction positive de l’opinion publique Européenne et donc d’encourager un soutien à la réalisation d’initiatives de solidarité prônées par l’Union Européenne, autant l’analyse du Professeur Bichara Khader (Par la Porte ou la Fenêtre), en jouant sur le sentiment de culpabilisation d’une Union riche, ne fait que renforcer les peurs du citoyen Européen.

 

Par exemple, dans son argumentation critiquant la mise sur le même pied de l’immigration, du terrorisme et de la lutte anti-drogue, le Professeur Khader fait habilement glisser le problème de la « lutte contre l’immigration clandestine » qui, elle, appartient bien au volet sécuritaire à celui de « l’immigration légale », qu’il reconnaît fait l’objet d‘une différentiation nette dans la Déclaration de Barcelone et ne constitue que de 8% des flux migratoires.

 

Il est heureux que l’Union Européenne se saisisse enfin du problème de l’immigration comme d’un problème communautaire plutôt qu’intergouvernemental. En effet l’évolution démographique de l’Union démontre qu’un flux migratoire positif est nécessaire pour compenser le faible taux de natalité.

Ce n’est cependant pas en supprimant les restrictions et contrôles existants, comme le suggère le Professeur Khader, que l’objectif souhaité sera atteint. La comparaison avec les flux maîtrisés en provenance des nouveaux pays Membres est plus que fallacieuse : s’il est vrai que les perspectives d’une amélioration significative de la situation dans ces pays retient sur place de nombreux candidats potentiels à l’immigration, rappelons que dans un passé pas tellement éloigné ces même candidats étaient maintenus de force chez eux par les régimes totalitaires en place. D’autre part l’adhésion à l’Union a imposé à ces pays l’ensemble de l’acquis communautaire, garant d’un environnement politique démocratique et d’une structure économique de marché, éléments qui font cruellement défaut au sud de la méditerranée.

 

L’approche de l’Ambassadeur Mazakala a le grand mérite de permettre de s’adresser parallèlement aux peurs du citoyen Européen que le Professeur ne fait qu’exacerber. Quelles sont ces peurs ? Il y en a de nature conjoncturelle et structurelle entre autres.

 

Sur le plan conjoncturel, il est évident que la croissance économique faible au sein de l’Union ne facilite pas la résorption du chômage et qu’il y a un lien évident entre la peur de perte de l’emploi et la crainte de la concurrence des immigrés sur ce marché.

 

Sur le plan structurel, la mondialisation engendre des mutations profondes de la société avec un déplacement significatif d’activités. La gestion de ces mutations doit être cohérente avec l’ensemble des politiques communautaires : si donc, par exemple, les pays en voie de développement demandent, dans le cadre des négociations de l’OMC, l’ouverture accrue de nos marchés à leurs produits, il s’ensuit  la nécessité de toujours améliorer la valeur ajoutée des produits d’origine Européenne. Il faut donc, comme cela a été largement reconnu, investir massivement en Europe dans la recherche et l’éducation. Cet objectif est-il compatible avec l’ouverture de l’Union à une immigration importante d’une population peu formée ? Ne va-t-on pas précisément obérer de manière définitivement insupportable les coûts de notre système de protection social (qui constitue un facteur puissant d’attraction de l’immigration) ? Il deviendrait alors impossible de dégager les marges budgétaires nécessaires pour financer les objectifs de Lisbonne alors que le vieillissement de la population autochtone et le niveau élevé du chômage rendent dores et déjà ces arbitrages très difficiles.

 

Quand, comme autrefois, l’Europe bénéficiait sur le plan économique d’avantages compétitifs incontestés, elle pouvait envisager une politique  qui avait comme objectif l’assimilation à terme des populations issues de l’immigration. Ce luxe de donner le temps au temps n’est plus ; l’Europe doit gérer son propre développement dans un monde globalisé où ses avantages compétitifs disparaissent rapidement. C’est non seulement dans l’intérêt immédiat de ses propres citoyens, mais aussi pour assurer la perpétuation des excédents de ressources nécessaires pour assurer la solidarité prônée par l’Ambassadeur et l’Union.

 

Les propos du Professeur, sous le couvert d’un vernis humanitaire, me paraissent dangereux : de même que dans les années 1970 la politique américaine de « course aux armements » a finalement eu raison de l’économie soviétique et a causé l’implosion du régime, de même il faut être vigilant qu’au nom de principes de droits de l’homme et considérations humanitaires incontestables, la capacité de l’Europe de gérer sa propre destinée ne soit compromise par une asphyxie interne, à moins bien sur, que ce ne soit là précisément l’objectif recherché.

 

 

 Bruxelles, le 28/11/2005