L’Eglise et l’Amour

 

En rapport avec le Congrès de Toronto sur le Sida, j’ai lu avec intérêt le livre du Père Tony Anatrella intitulé « l’Eglise et l’Amour » paru déjà en 1995 chez Flammarion sous le titre « L’Amour et le Préservatif ».

 

Ce livre rappelle avec force la position de l’Eglise sur l’usage du préservatif dans le cadre de la lutte contre le sida et remet les pendules à l’heure sur nombre de points essentiels sur lesquels ses détracteurs lui font un mauvais procès.

 

L’Eglise souligne que son opposition à l’usage du préservatif doit être comprise essentiellement comme rejet de la doctrine du « sexe sans risque », concept qu’elle récuse, non pas à cause de ses vertus à caractère strictement sanitaire (domaine hors de la de la compétence de l’Eglise), mais parce que ses promoteurs utilisent cet aspect pour promouvoir une « morale » des relations sexuelles qui n’est pas conforme à l’idéal chrétien. En prenant une position claire sur ce terrain, l’Eglise est dans son domaine de compétence et a parfaitement le droit - et même le devoir - de s’exprimer au même titre que les tenants d’autres philosophies.

 

L’auteur cite de nombreuses références où la hiérarchie catholique s’est clairement exprimée en faveur de l’utilisation du préservatif, chaque fois que la situation ponctuelle se ramène à un choix entre une prise de risque « inconsidérée » et la protection (vie) du partenaire.

 

Autre point important, l’auteur souligne que les « valeurs » qui déterminent notre conduite n’évoluent pas en fonction de la mode ou des circonstances. Certaines situations exigent parfois le choix du « moindre mal ».

 

La position de l’Eglise sur l’usage du préservatif ne doit pas être  interprétée comme un « jugement » sur le comportement d’un individu. Elle reflète l’expression cohérente - dans le cadre de sa vision des « valeurs » - des comportements qu’elle juge les plus aptes à favoriser l’épanouissement du couple. Dans cette optique il n’est que normal, et certainement pas critiquable, de prôner les principes de l’abstinence et/ou de la fidélité comme alternatives préférables à l’usage du préservatif.

 

Il faut donc dénoncer le mauvais procès fait à l’Eglise quant à l’emploi du préservatif dans le cadre stricte de la lutte contre le sida, qui tente de « culpabiliser » l’institution pour son soi disant manque d’humanité face à un fléau de dimension planétaire. Il est intellectuellement malhonnête d’utiliser pour ce faire le simple procédé dialectique qui consiste à faire semblant qu’il y a équivalence entre arguments sanitaires incontestables et un idéal moral subjectif.

 

Ceci étant dit, l’auteur, lui aussi, fait l’impasse sur un aspect fondamental lié au débat, réduisant ainsi  la force de son argument : la question de la position de l’Eglise sur l’usage du préservatif comme moyen de contraception, en dehors de toute aspect de prévention du sida est complètement passée sous silence.

 

Or, pour que l’argumentaire du livre puisse s’imposer, il convient que cet aspect soit aussi traité.

 

Il n’y a, sans doute, pas de difficulté à étendre l’interprétation de l’usage du préservatif dans le cadre du sida à toutes les autres « circonstances d’exception » qui peuvent se présenter dans la vie d’un couple. Par exemple, une recommandation médicale d’éviter à tout prix une grossesse pouvant mettre la santé de la mère en danger devrait conduire à admettre l’usage du préservatif et, dans ce cas précis,  même de préférence à l’abstinence. Comme le souligné Saint Augustin la relation sexuelle contribue à l’équilibre du couple et la a cohésion de la cellule familiale constitue une valeur clef,  défendue prioritairement par  l’Eglise.

 

La question essentielle est de savoir si l’usage de la contraception (et donc du préservatif) peut ou non se justifier dans le simple but d’éviter sciemment la procréation en dehors de toute circonstance d’exception. La position de l’Eglise sur ce point semble clairement négative et est certainement perçue par une grande majorité (dont je suis) comme purement dogmatique et participant à une conception étriquée du rôle de la sexualité dans les relations humaines.

 

S’il est vrai que les « valeurs » n’évoluent pas au gré des modes et des circonstances, il n’en est pas moins évident que les mœurs, les connaissances, les ressources, l’environnement etc. changent et avec elles les règles de vie en société.

 

Du temps de Saint Augustin, la contraception (le préservatif) n’existait pas ; jusqu’à un passé récent, les enfants constituaient une des principales richesses d’une famille et, vu l’importante mortalité infantile, la question de la limitation des naissances au niveau de la « société » ne se posait pas. Aujourd’hui, par contre, dans nos sociétés développées,  la capacité de mener une vie responsable est largement basée sur l’éducation reçue. Il n’est plus possible de concilier l’éducation d’un grand nombre d’enfants qui - grâce aux progrès de la médecine auront tous vocation à survivre dés leur conception - avec la disponibilité des ressources matérielles nécessaires.

 

Faut-il en conclure, qu’un couple, bien accordé, partageant des valeurs éthiques et morales issues de notre civilisation judéo-chrétienne, soit nécessairement réduit à choisir entre abstinence et procréation ? Quelle justification l’Eglise peut-elle offrir pour dire qu’un couple médicalement stérile ou ayant atteint l’âge de la ménopause peut s’offrir en toute exonération de « péché » les plaisirs du sexe alors qu’un couple sain devrait s’en priver au nom de l’interdiction de limiter les naissances?

 

Il est plus que temps de dissocier morale des relations sexuelles et objectif de procréation. Quoiqu’elle s’en défende, l’Eglise reste profondément  imprégnée par une culture hypocrite où la seule justification du sexe serait la procréation, paravent commode pour le condamner. En effet, si la procréation était l’objectif suprême par excellence, l’Eglise, devrait décourager le célibat, y compris celui des prêtres et des religieux consacrés.

 

Il peut, certes, y avoir d’autres plans de vie tout aussi valables que celui conduisant à la reproduction de l’espèce, et ceux-ci peuvent être effectivement favorisés par des comportements qui incluent l’abstinence de relations sexuelles. Ce n’est cependant pas une raison pour valider la sexualité exclusivement dans le cadre restrictif de la procréation alors qu’elle fait partie de l’ensemble de la relation entre hommes et femmes. D’ailleurs, l’Evangile lui-même proclame que l’homme et la femme quitteront « père et mère » pour ne former « qu’un » sans référence à la procréation.

 

Que l’Eglise défende l’idée de la vocation à procréer comme un élément central de la vie de couple, voilà qui ne prête pas à controverse et s’inscrit par ailleurs dans une conception saine de la survie de l’espèce humaine. Qu’elle s’investisse à faire partager ce point de vue au nom des valeurs qu’elle défend, quoi de plus normal. 

 

Si l’Eglise sortait du carcan doctrinal où elle s’est laissé enfermer, elle pourrait du même coup épargner à des milliers de fidèles, un sentiment injuste de culpabilité qu’elle véhicule. Elle pourrait alors prêcher avec assurance une morale sexuelle conforme à sa vision de l’épanouissement du couple. Dans ce cadre il lui serait loisible de condamner vigoureusement sur le plan moral tant la promiscuité que tout comportement où la recherche du « sexe sans risque » induit la banalisation des rapports d’intimité. Il est, en effet, indéniable que cette banalisation favorise d’une part la prolifération de comportements condamnables (prostitution, pédophilie, tourisme sexuel) et de l’autre, fragilise les liens sociaux (divorces, avortements, dépressions) qui pèsent lourdement sur la société tout entière.

 

Sans, en quoi que ce soit, diminuer la pertinence des arguments avancés dans « L’Eglise et l’Amour » et l’utilité des les rappeler dans le cadre du récent colloque de Toronto sur le sida, un tel livre s’avérerait peut-être superflu si la conception de l’Eglise sur la sexualité et une de ses « modalités techniques » que constitue la contraception était réactualisée.

 

Bruxelles, le 19/08/06

 

Paul N. Goldschmidt

_________________________________________________________________________________

Tel:   +32 (02) 6475310                                                                          e-mail : paul.goldschmidt@skynet.be

Mob: +32 (0497) 549259                                                    Webb: http://paul-goldschmidt.skynetblogs.be/