Polémique autour d’Erasmus

Comment élargir son accès au plus grand nombre d’étudiants.

 

 

L’article paru dans la Libre Belgique dénonçant l’élitisme et le manque de moyens disponibles pour permettre aux étudiants de participer à ce programme emblématique soulève de nombreux problèmes et mérite une analyse approfondie.

 

Tout d’abord rappelons qu’Erasmus est considéré par une grande majorité de l’opinion avertie comme une des réussites les plus marquantes de l’Union Européenne. Il ne fait aucun doute que l’idée de permettre aux étudiants du cycle supérieur d’effectuer une partie de leur cursus dans une Université étrangère est un enrichissement pour l’individu et contribue puissament à créer un sentiment d’appartenance à l’Union

au sein de la future élite appelée à gérer l’avenir de nos enfants et petits enfants.   

 

Son succès et son importance en est confirmé par la proposition de généraliser la participation à Erasmus pour se voir attribuer un diplôme de niveau universitaire.

 

Revenons maintenant à l’article de la Libre Belgique. Soulignons tout d’abord que la présentation « statistique » par le CPME est tendencieuse, ce qui est confirmé par les correctifs apportés dans l’édition du journal du lendemain par la Ministre Simonnet. En effet, il sied de rapporter la participation au programme au nombre de diplômés et non au nombre total d’inscrits à l’Université, ce qui multiplie au moins par 7 le taux de participation cité.

 

Ceci étant, il est parfaitement vrai que de nombreux étudiants restent exclus du programme pour des raisons matérielles et que cette situation est non seulement regrettable mais tout à fait inexcusable. En effet, dans la mesure où il est envisagé de rendre la participation à Erasmus obligatoire, il est évident qu’il sied de rendre cette obligation abordable pour tous les étudiants y compris les plus démunis.  La question des moyens disponibles soulevée dans l’article est donc parfaitement légitime.

 

Il existe un large consensus sur l’importance fondamentale de l’éducation pour le futur de l’Union Européenne et une place importante a été accordée à ce sujet dans le cadre du processus de Lisbonne. Entre autres, on a reconnu la nécessité de gérer la question de l’enseignement supérieur dans un cadre européen si l’on veut créer les pôles d’excellence nécessaires à la préservation de la compétitivité, grâce à un enseignement de haut niveau doublé d’une recherche de classe mondiale.

 

L’Union Européenne a engrangé des progrès notables dans ce domaine comme le démontre la mise en œuvre du processus de Bologne. Il faut cependant aller beaucoup plus loin et surmonter les égoïsmes nationaux et les esprits de clocher qui infiltrent non seulement la classe politique mais aussi les milieux intellectuels et académiques concernés. En particulier, il faudra accepter que, dans ce domaine, les interventions communautaires doivent avoir  - par nature - un caractère « élitiste » incompatible avec une mentalité d’ « I want my money back » même si une telle approche fait partie du « politiquement incorrect » !

 

Une des pierres d’achoppement récurrentes concerne le financement de l’enseignement supérieur dont on déplore le manque de moyens. Cela provient en partie du fait d’une implication moindre du secteur privé dans le financement de l’enseignement supérieur par rapport à ce qui se passe ailleurs et notamment aux Etats-Unis ; mais cette comparaison défavorable risque aussi de s’étendre rapidement à l’Asie où l’on a tendance à s’inspirer plus du modèle américain qu’européen. L’attitude européenne découle d’une mentalité où l’accès à l’enseignement supérieur est considéré comme un « droit » et donc doit être financé intégralement par la communauté, plutôt qu’un « privilège » dont l’accès serait limité à ceux qui démontrent avoir les capacités nécessaires (étant entendu que ces capacités ne doivent  pas inclure un critère de ressources financières). L’attitude européenne conduit, pour des raisons idéologiques, à un taux d’echec élevé et donc à un gaspillage considérable de ressources limitées ainsi qu’à à une médiocrité du niveau moyen de l’enseignement supérieur.  

 

Il faut d’ailleurs se poser la question de savoir s’il est démocratiquement justifiable que le coût élevé de la formation des futures élites soit ainsi à charge de l’ensemble des contribuables.

 

A niveau de financement public constant, la situation serait déjà fortement améliorée si l’accès à l’enseignement supérieur était soumis à des tests d’aptitudes destinés à contrecarrer le niveau d’échec inacceptable qui prévaut actuellement en première candidature. Une seconde mesure devrait être d’augmenter les ressources des institutions universitaires en augmentant de manière substantielle les droits d’inscription. Mais cette mesure doit s’accompagner de la possibilité, pour tout étudiant, de financer par l’emprunt le côut de sa formation dans des conditions appropriées de telle sorte qu’aucun étudiant ne soit refusé pour des raisons économiques. Un troisième volet d’économies pourrait être réalisé en renforçant les coopérations interinstitutionnelles, notamment l’accès partagé à des infrastructures et équipements lourds et coûteux, mais aussi en rationalisant certains aspects administratifs concernant les inscriptions, la gestion des bâtiments, du logement des étudiants etc.

 

C’est à l’intérieur de ce cadre plus général qu’il faut considérer la question soulevée par le Conseil Supérieur de la Mobilité Estudiantine, d’un accès élargi des étudiants au programme Erasmus sur une base non discriminatoire. La CSME appelle à juste titre à un renforcement de la coopération entre l’Union Européenne et les autorités nationales pour trouver des solutions.

 

De manière pratique, l’Union Européenne pourrait suggérer à la Banque Européenne d’Investissement de lancer un programme de prêts, distribués par un réseau de banques locales dans chaque pays Membre, destiné à couvrir les frais d’un semestre Erasmus. Un tel programme répondrait à plusieurs préoccupations: en premier lieu il rencontre l’appel du CSME d’ouvrir Erasmus au plus grand nombre ; ensuite, il rend réaliste la question d’imposer un stage Erasmus dans le cursus universitaire ; enfin il peut servir de « projet pilote » ouvrant la voie à une généralisation du financement des études supérieures par voie d’emprunt et permettant en conséquence une plus grande adéquation des droits d’inscriptions avec les coûts réels.

 

Cette approche soulève  plusieurs questions fondamentales : comment structurer le programme,  est-ce rentable au niveau des institutions financières qui y participent et est-ce que la charge de l’endettement est supportable par le bénéficiaire ?

 

En ce qui concerne la structure on pourrait envisager un partenariat entre l’Union Européenne et les pays Membres sur le modèle suivant :

 

 L’Union donnerait mandat à la BEI (ou FEI) de créer un réseau de banques qui consentiraient à tout étudiant éligible à l’« Erasmus » un prêt d’une valeur faciale entre €5000 et €10.000. Le montant déboursé serait, environ de 90%, la différence étant les intérêts capitalisés pendant trois ans. Ces prêts seraient garantis par le Fonds Européen d’Investissements, permettant aux banques de consentir un taux d’intérêt correspondant à un crédit de premier rang (AAA). Au lieu de répartir le budget annuel consacré à l’octroi d’aides communautaires à la mobilité sous forme de subsides directs, ces montants seraient affectés au fonds de garantie géré par le FaI. En admettant un taux de défaillance minime (+/- 2% qui correspond à l’expérience de programmes de prêts en vigueur aux Etats-Unis), les montants alloués devraient permettre, par l’effet de levier considérable impliqué,  le financement de la participation à l’Erasmus de tout étudiant qui en ferait la demande.

 

La participation des pays Membres pourrait s’envisager  sous forme d’un engagement de rendre les intérêts du prêt payables après la troisième année déductibles du montant de l’impôt sur le revenu à percevoir. Ainsi, la charge d’intérêts serait totalement neutre pour le bénéficiaire.

 

Le remboursement du montant facial du prêt serait étalé dans le temps, par exemple sur 10 ans commençant après la cinquième année avec d’une part des possibilités de remboursements anticipés ou, à l’inverse, de report d’échéances au cas où l’étudiant prolongerait ses études au delà de trois après avoir complété l’Erasmus. (spécialisation, doctorat).

 

Sur base de l’expérience acquise par un tel programme, dont le risque financier devrait être très faible étant donné que l’Erasmus ne s’adresse qu’à une population d’étudiants ayant déjà fait preuve de leurs capacités, on pourrait envisager d’étendre le mécanisme à un système de prêts plus généralisés. C’est en ce sens que le programme proposé aurait aussi un caractère de « pilote ».

 

Pour qu’un programme élargi reste rentable, il faudra néanmoins se résoudre à une présélection lors de l’admission en première année d’Université. Notons qu’aux Etats-Unis ce problème est partiellement résolu par l’existence d’une sélection très sévère au niveau des meilleures universités – privées pour la plupart – d’une part, et la gratuité des droits d’inscriptions dans la plupart des Universités d’Etat - souvent moins renommées – pour les étudiants ressortissants de l’Etat en question.

 

Pour encore minimiser le coût budgétaire associé à la garantie donnée par le FEI, on pourrait imaginer des formules d’association avec le secteur privé. Par exemple, lors du recrutement d’un bénéficiaire d’un prêt « Erasmus » par une entreprise, on pourrait demander à celle-ci de se substituer au FEI pour la garantie du « service du prêt » pendant la durée où la personne reste employée, l’employeur négociant les modalités de retenue éventuelle sur salaire avec le bénéficiaire ou, le cas échéant, par incorporation de ces charges dans les avantages salariaux.

 

Pour favoriser la pérennisation d’un tel programme, il faut un changement de mentalité de la part de tous les intervenants politiques, académiques et estudiantins. Il est impératif d’accepter d’intégrer des objectifs idéologiques (accès à la formation pour tous) avec des impératifs de bonne gestion (processus de sélection visant à éliminer des gaspillages) et assurer ainsi une rentabilité du système avec une contribution limitée de fonds publics.

 

Ceux qui camperaient sur des arguments basés sur des soi-disant « droits acquis » (admission automatique à l’Université – droits d’inscriptions bas maintenus sans rapport aux coûts réels) rendraient un très mauvais service à la génération estudiantine montante.

 

Cette réflexion veut montrer qu’il existe des solutions rationnelles aux problèmes soulevés par la mobilité estudiantine dans le cadre d’Erasmus, sans réclamer éternellement l’affectation de précieuses ressources publiques supplémentaires.

 

 

Lorgues, le 11 octobre 2007

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.)