Le Président Trichet, la Grèce et l’Euro

 

 

Le Président de la BCE nous a distillé hier, lors de sa conférence de presse, un exemple d’anthologie d’orthodoxie financière.

 

Dans ses remarques liminaires, il a successivement rappelé :

 

Que le Conseil des Gouverneurs jugeait le programme d’austérité présenté par la Grèce « convaincant ».

 

Que les Pays Membres de l’Union devaient poursuivre leurs efforts de rigueur budgétaire.

 

Que les banques étaient invitées à remplir leurs obligations en tant que pourvoyeurs de crédits à « l’économie réelle » mais que la baisse enregistrée était normale dans le contexte de la crise.

 

Que la politique de désengagement progressif des mesures de soutien exceptionnelles au secteur bancaire et le maintien des taux directeurs étaient justifiés par :

-          La croissance « conforme aux anticipations » 

-          Une inflation maîtrisée avec une probabilité égale entre le risque inflationniste et déflationniste.

 

Que la BCE méritait sa crédibilité concernant sa capacité à remplir son mandat de maintenir l’inflation légèrement en dessous de 2% puisque, depuis la création de l’Euro, le taux moyen s’établissait à 2, 1% et serait de 1.9..%fin 2010.

 

Dans ses réponses aux journalistes, il a précisé :

 

Qu’une éventuelle sortie de la Grèce de l’Euro était un « scénario absurde ».

 

Qu’il considérait toute modification du mandat sur la stabilité des prix comme très dangereuse. Elle serait annonciatrice d’incertitudes pour l’avenir, de difficultés dans la maîtrise des anticipations d’inflation et donc porterait atteinte à la crédibilité de la BCE.

 

Qu’il s’abstenait de tout commentaire et de mesures éventuelles à prendre concernant le rôle des agences de notation ou d’autres types d’intervenants dans la volatilité des marchés, se limitant à indiquer l’urgence de poursuivre la réforme des marchés financiers.

 

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Il est heureux que le Président Trichet ait balayé du revers de la main tout scénario de « sortie de l’Euro » de la Grèce, créant un contrefeu bienvenu et indispensable aux élucubrations véhiculées par de nombreuses voix, (parfois éminentes), émanant aussi bien des milieux d’économistes (probablement désireux de prouver que leurs prédictions erronées sur la viabilité de la monnaie unique étaient justifiées) que de celui des politiciens eurosceptiques (pour qui cette crise est du pain béni) et qui sont relayées sans aucune discrimination par des médias en quête de « sensation ».

 

Ceci étant, l’orthodoxie affichée par la BCE, qui reste cantonnée dans le carcan étroit des prérogatives qui lui sont accordées par les Traités, soulève plusieurs questions.

 

Dans quelle mesure, par exemple, est-ce que le jugement de la Banque sur le caractère « convaincant » des mesures prises par la Grèce tient-il compte du caractère « équitable » de la répartition du fardeau imposé aux diverses couches de la population et par conséquent du risque de perturbations sociales ? Si, dans l’intérêt de tous,  aucun segment de la population ne peut espérer être exonérée d’une participation à l’effort nécessaire, l’absence de mesures – au delà de la lutte contre la fraude – visant spécifiquement les classes qui ont le plus profité de la prospérité des dernières décennies, risque de faire capoter le programme.

 

L’absence d’une composante « sociale » dans le traitement de la crise Grecque, rend particulièrement efficace l’opposition caricaturale véhiculée entre le « monde froid de la finance » (largement déconsidéré comme responsable de la crise) et « la réalité journalière de la population » (victimes expiatoires des excès commis).

 

Pour contrecarrer l’influence de ceux qui prônent – pour les autres – le respect intégral des règles par la Grèce, l’Union Européenne doit mobiliser, au bénéfice des plus vulnérables (allocataires de petites retraites et de bas salaires dans la fonction publique), des fonds budgétaires réservés à cet effet au nom de la solidarité affichée lors du sommet informel de Bruxelles. Ces mesures temporaires amoindriraient la grogne sociale, favoriseraient la reprise économique et, initiant un cercle vertueux de sortie de crise, calmeraient la volatilité des marchés. Si une telle action sort manifestement des compétences de la BCE, rien ne lui interdit de la recommander.

 

Une deuxième interrogation sur le discours du Président Trichet concerne son analyse sur les dangers « équilibrés » entre un scénario déflationniste/inflationniste : tout d’abord rappelons que s’il y a tout lieu de féliciter la BCE pour son action passée, en parfaite conformité avec son mandat, n’oublions cependant pas que cela ne constitue aucunement une « garantie » concernant la performance future.

 

Ensuite, faisons remarquer qu’en se basant sur ses propres projections en matière de croissance (1,2 à 1,8% d’ici fin 2011),  la BCE ne doit-elle pas conclure qu’il n’y a aucune chance de faire reculer le chômage – au contraire ? Dès lors, est-il raisonnable d’imposer aux Pays Membres une rigueur budgétaire qui ne peut s’obtenir qu’en prenant des mesures qui feront pencher la balance vers le scénario déflationniste dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est le pire.

 

Un programme de rigueur, empiétant sur la « protection sociale » qui a si bien servi l’UE en limitant à ce jour les conséquences de la crise, est impensable au niveau européen (contrairement à la situation ponctuelle grecque où la solidarité doit jouer pour permettre le redressement). On voit ici très clairement les limites que la structure actuelle de la zone Euro a atteintes en essayant de concilier à bout de bras une politique monétaire unique avec une politique économique et fiscale décentralisée.

 

Achever le chantier de l’UEM est donc une priorité incontournable. Elle doit se mener, à mon avis, sur deux plans : l’interne et l’externe.

 

Sur le plan interne il faut, le plus rapidement possible, concrétiser les mécanismes de coordination « contraignantes » des politiques économiques et fiscales. Idéalement cela se traduirait par la création d’un budget « fédéral » au niveau de l’Eurozone qui gérerait une masse suffisante de moyens (mettons 30% du revenu fiscal global) permettant une politique de redistribution digne de ce nom. La vaste majorité des revenus fiscaux (70%) resteraient l’apanage des autorités nationales et locales, permettant une large palette de politiques adaptées aux besoins et souhaits des populations concernées. (Le cas grec aurait pu être facilement traité dans un tel cadre).

 

Sur le plan externe, il faut se demander si le moment n’est pas venu d’intégrer, comme le prévoit le Traité, tous les Pays Membres au sein de l’UEM. A la suite de la publication du Rapport de Larosière, j’écrivais déjà le 12 mars 2009 :

           

« Un débat parallèle sur l’impact de la crise sur la solidarité intra-européenne, sujet débattu au Conseil Européen extraordinaire de ce week-end, de l’accueil de nouveaux Membres dans l’Eurozone avec un assouplissement (mais non une suppression) des critères. Il convient en effet de comparer le coût du support par l’Union des pays en difficultés qui conserveraient chacun une souveraineté monétaire avec le coût d’une soulève la question intégration dans l’Eurozone. Il n’est pas interdit de penser que la deuxième option se révèlerait globalement plus avantageuse pour toutes les parties concernées. Une décision d’intégration rappellerait l’audacieuse proposition du Chancelier Kohl lorsqu’il a imposé la parité entre le mark est et ouest lors de la réunification ; or, dans le contexte actuel, l’Europe a besoin plus que jamais  d’audace. Aux cris d’orfraie que pousseraient ceux qui défendent l’orthodoxie monétaire, ont peut opposer les arguments suivants :

 

-           Qu’une certaine dépréciation de l’Euro serait bienvenue en ces temps difficiles (cfr. la Livre Sterling).

-          Que le poids économique des pays de l’est est relativement faible (bien moins au total que la RDA par rapport à la RFA en 1989).

-          Que l’inflation bénigne limite les risques dans l’immédiat permettant la poursuite de la convergence au sein de l’Eurozone plutôt qu’à l’extérieur. 

-          Que la discipline budgétaire sera d’autant mieux respectée que les instruments de souveraineté monétaire auront été transférés à la BCE.

-          Qu’un tel élargissement inciterait les derniers Membres récalcitrants à rejoindre l’UEM, renforçant considérablement le poids de l’Union sur la scène économique financière et politique internationale.

 

Un refus de solidarité, ou des conditions d’intégration dans l’Eurozone trop onéreuses, comporteraient le risque d’un éclatement de l’Union au moment même où la monnaie unique prouve sa valeur comme rempart  efficace contre l’extension du protectionnisme destructeur. »

 

Les récents évènements, y compris de dépôt de candidature à l’UE par l’Islande renforce considérablement cet argumentaire. 

Il va de soi qu’une Union Monétaire élargie à l’ensemble de l’UE aurait de nombreux avantages. :

-          La possibilité de mettre en œuvre une réforme de l’architecture du système financier avec une monnaie, une politique monétaire et un système de supervision et réglementation.

-          Le renforcement de la voix de l’UE sur la scène internationale à tous les niveaux.

-          Une beaucoup plus grande flexibilité dans l’agencement des priorités de politiques économiques fiscales et monétaires qui pourraient mieux prendre en compte les conditions du marché mondial. Cela rendrait à l’UE le plein usage de l’outil « taux de change » qui permettrait, comme ne s’en privent pas nos concurrents principaux, de mieux défendre les intérêts vitaux des citoyens européens sur les plans de l’emploi et de la concurrence.

 

C’est seulement dans un tel cadre qu’il serait éventuellement possible de réexaminer la fin de non recevoir absolue énoncée par le Président Trichet concernant une modification de la norme de stabilité des prix. En effet, il s’agira alors de faire un jugement sur l’opportunité de procéder à l’ajustement incontournable qu’impose le désendettement excessif du système financier par une dépréciation de la valeur de la dette (inflation), de préférence de manière contrôlée, ou, au contraire, d’imposer ce remboursement sans augmentation de prix débouchant sur la déflation.

 

Faute d’un accord politique, la solution ne sera pas choisie mais subie et, une fois de plus, les « marchés » seront épinglés comme boucs émissaires.  C’est l’ensemble de la construction européenne qui serait à risque alors que d’évidence, une implosion de l’Union serait catastrophique pour la grande majorité de ses citoyens.

 

 

Bruxelles, le 5 mars 2010

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité Consultatif de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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