Rétablir la Souveraineté sur les marchés financiers: qui va payer pour la prochaine crise?

(Intervention au séminaire organisé par la Fondation Madariaga – Collège de l’Europe)

 

 

J’ai trouvé, dans un texte vieux de 2000 ans, la réponse à cette intrigante question attribuée à une personne dont on peut difficilement mettre en doute les qualités  éthiques et morales et qui me paraît particulièrement adaptée à la situation actuelle :

 

« Je vous le dis, on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans            l'abondance; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a. »

(Evangile selon Saint Luc Chapitre 19 §26)

 

Je suis, en effet,  persuadé qu’une fois de plus, ce seront les segments les plus vulnérables de la population qui seront les principales victimes des excès qui ont provoqué la plus profonde crise économique et financière depuis les années 1930.

 

Je me refuse, par ailleurs, à spéculer sur la « prochaine crise » car nous sommes loin d’être sortis de la présente pour laquelle nous n’avons que commencé à payer.

 

Il y a un large consensus que la crise actuelle à été causée par un endettement excessif, exacerbé par l’utilisation d’un effet de levier insoutenable. Les emprunteurs se sont donc trouvés très vulnérables à des fluctuations, mêmes minimes, de la valeur des actifs sous-jacents. Lorsque celles-ci se sont produites, cela a crée un effet domino qui s’est accéléré, amplifiant le nombre des contreparties affectées. Créée par un retournement confiné initialement au secteur « subprime » du marché immobilier américain, la crise s’est étendue rapidement au marché des titres gagés sur des hypothèques (RMBS), lesquels avaient titrisé des prêts manifestement toxiques. Ayant multiplié, de façon exponentielle, le montant des titres référencés sur le marché immobilier par la création de « portefeuilles d’actifs virtuels» indexés sur des titres immobiliers douteux (CDO), le montant du « risque immobilier » assumé par les institutions financières est devenu totalement invérifiable et incontrôlable. L’ « innovation » financière a encore rendu le marché plus opaque avec l’émission de « Credit Default Swaps » (CDS) garantissant ces mêmes titres et dont les débiteurs (assureurs) étaient souvent des institutions qui n’avaient pas la moindre notion du risque assumé, se basant exclusivement sur des notations dont la valeur n’était pas fiable.

 

Ces pratiques ont augmenté de façon dramatique les risques de contrepartie associés à des titres de plus en plus complexes et ont  provoqué le gel du marché interbancaire quand les banques ont refusé de se faire mutuellement confiance. C’est à l’intervention des Banques Centrales, dès le mois d’août 2007, que l’on doit le maintien de la liquidité du marché bancaire et, dans un second temps, à celle des Gouvernements d’avoir évité la faillite d’institutions systémiquement importantes après l’effondrement de Lehman Brothers, ce qui a empêché de justesse l’implosion du système financier mondial.

 

L’étape suivante a été la contagion de l’économie en général, débouchant sur une sévère récession mondiale, jamais expérimentée auparavant, résultant de la globalisation progressive des marchés au cours des décennies précédentes qui avait considérablement augmenté le degré d’interdépendance des acteurs économiques. Cette fois, les Gouvernements sont intervenus en mettant en œuvre d’énormes « plans de relance », alors que les Banques Centrales maintenaient leur taux d’intérêts à des niveaux plancher pour contrecarrer la baisse de la consommation et l’augmentation du chômage.

 

Quand nous analysons la situation actuelle, on doit conclure que, dans la mesure où les institutions financières et les particuliers ont tenté – ou ont été forcés – de réduire leur endettement, cette tendance a été très largement compensée par une augmentation correspondante de la dette publique, laissant l’ensemble du système à peu de choses près dans le même surendettement qu’auparavant. Cela a aussi conduit de nombreux Gouvernements à atteindre un montant d’endettement s’approchant des limites acceptables, notamment dans l’Eurozone où les Pays Membres avaient transféré leur souveraineté monétaire à une autorité commune, la BCE, se privant ainsi de l’outil de la dévaluation parmi les instruments de gestion de crise à leur disposition.

 

Par conséquent, même si il y a eu une frénésie considérable d’activités de la part des autorités, il faut bien reconnaître qu’à l’heure actuelle, le fardeau principal de la crise a été endossé par ceux qui ont perdu leur emploi, aussi bien dans les pays développés qu’émergeants, ainsi que par les millions d’individus qui ont vu leur épargne et/ou leur perspectives de retraite sérieusement écornées.

 

C’est un mythe, soigneusement entretenu par nos politiciens, que c’est le « Contribuable » qui a endossé la charge de la crise. En fait le rôle assigné à ce dernier a été différé dans le temps par l’augmentation de la dette publique qui assigne au contribuable le rôle de « garant » ultime, ne nécessitant pas de prélèvement supplémentaire immédiat sur son patrimoine. En effet, je n’ai pas noté que de nouveaux impôts ont été introduits ; bien au contraire, on a pris soin d’expliquer qu’une hausse des impôts ne peut être envisagée avant que la reprise soit clairement sur les rails.

 

Il ne peut y avoir aucun doute sur le fait qu’une augmentation de la fiscalité devra faire partie de la solution conduisant au désendettement du système financier. Il serait cependant tout à fait irréaliste de penser qu’un nouvel équilibre durable puisse être établi en s’appuyant exclusivement sur une combinaison de croissance économique, de rigueur budgétaire et d’augmentation des impôts, comme nos autorités politiques aimeraient nous le faire croire.

 

J’ai déjà exprimé à plusieurs reprises qu’en fin de compte le processus de désendettement sera moins pénible si l’inflation fait aussi partie de la solution malgré les inconvénients intrinsèques à cette option. La grande majorité des citoyens ont vécu à un moment donné les affres de l’inflation, notamment dans les années 1950-1990, et la considèrent, en conséquence, comme le plus pernicieux des maux. Ceux qui ont étudié – ou au moins ont entendu parler de – la Grande Dépression des années 30, se rendent peut-être compte que cet épisode a été encore plus désastreux pour la grande majorité de la population et a culminé avec les 50 millions de morts de la deuxième guerre mondiale.

 

Comme il est inévitable qu’il y ait un prix très élevé à payer pour les excès des dernières décennies, dans lesquels les marchés financiers ont joué un rôle important, mais pour lesquels les Branches Exécutives et Législatives des Gouvernements de même que les Régulateurs, des lobbyistes de tout poil et le consommateur doivent aussi endosser une part de responsabilité, il s’ensuit que nous serons tous appelés à contribuer à ce pénible exercice.

 

La tâche essentielle qui revient aux dirigeants politiques est de s’assurer que le fardeau est réparti aussi équitablement que possible en protégeant, autant que faire se peut, les éléments les plus vulnérables de nos sociétés. Ceci passe par l’élimination des niches fiscales qui avantagent les nantis en rétablissant un meilleur équilibre entre la taxation des revenus du travail et ceux du capital ainsi qu’en assurant la perception de l’impôt et la poursuite des abus. Cela implique aussi que, sans tomber dans une chasse aux sorcières, ceux qui violé les lois existantes soient  poursuivis pour leurs transgressions de façon que justice soit faite au vu de tous.

 

C’est seulement dans un tel contexte que l’on peut demander aux citoyens d’accepter les sacrifices inévitables qui nous attendent et que les Gouvernements récupéreront une légitimité suffisante pour réassumer leur souveraineté sur les marchés financiers.

 

Bruxelles, le 5 juin 2010

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre du Comité Consultatif de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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