Pourquoi les Banques sont-elles dans l’œil du cyclone ?

 

Le Rapport Vickers, publié hier à Londres, qui enjoint la séparation des activités bancaires « protégées » (couvrant notamment les dépôts et les prêts) des activités de « banque d’affaires », constitue un nouvel exemple de mesures dont l’impact immédiat sur la crise financière sera quasi nul. Il y a à cela deux raisons: d’abord, la mise en œuvre des mesures d’ici à 2019 est incompatible avec la situation de crise; ensuite, les réponses apportées s’adressent à un environnement totalement dépassé par la translation d’une crise de dette excessive du privé au public.

 

Dans un souci louable d’éviter trop de rigidité, le Rapport suggère aux banques de fixer elles-mêmes la frontière entre les prêts/dépôts qui seront à l’intérieur ou à l’extérieur de l’entité « protégée ». L’objectif vise à permettre aux clients importants (les plus aptes à évaluer les risques) de traiter avec l’entité « de marché » où ils pourraient bénéficier de conditions plus avantageuses en contrepartie d’une absence de garantie gouvernementale. Cette flexibilité est de nature à assurer la compétitivité de l’activité « banque d’affaires ».

 

Cette réglementation aurait, sans doute, été de nature à réduire considérablement l’amplitude de la crise financière si elle avait existé et  mérite donc d’être introduite. Aux Etats-Unis la loi Dodd-Frank contient des dispositions semblables. Répond-elle, cependant, à la problématique posée par la prévention de crises futures ?

 

Un premier constat est que la crise, crée par le surendettement, trouve son origine dans l’excès de crédit au secteur privé (immobilier, consommation), démultiplié par des « innovations financières » opaques qui, combinées à une politique monétaire laxiste, ont développé un caractère structurel insoutenable aux déséquilibres croissants engendrés. En septembre 2008, la nécessité d’éviter un effondrement systémique des marchés financiers a incité les pouvoirs publics à intervenir massivement (et très efficacement) dans un double objectif : sauver le système financier en soutenant les banques et relancer l’économie pour soutenir la consommation.

 

L’assainissement progressif du secteur privé, exemplifié par la recapitalisation des banques et leur désendettement partiel ainsi que par l’augmentation spectaculaire du taux de l’épargne privée, s’est réalisé au prix d’une augmentation correspondante de la dette publique, laissant le système globalement aussi endetté; le risque financier se trouvait cependant largement transféré au secteur public (in fine au contribuable).

 

Dans ce contexte, les banques ont joué un rôle très particulier, notamment en Europe où, traditionnellement, le financement des Etats par le secteur bancaire est beaucoup plus développé qu’aux Etats-Unis. Comme la dette « souveraine » était considérée comme « sans risque » - tant par les investisseurs (banques) que leurs régulateurs - et que les banques bénéficiaient de surcroît d’un avantageux arbitrage entre un financement illimité à bas prix des Banques Centrales et le rendement des obligations d’Etat, le bilan des banques s’est gonflé démesurément de dette souveraine dont la détention était exonérée de tout coefficient de réserve.

 

Lorsqu’on a constaté en 2010 l’essoufflement de la timide reprise économique, malgré les importantes mesures de relance, l’attention s’est portée sur la capacité des Etats à se financer dans un contexte où les montants affectés au service de leur dette explosaient, les rentrées fiscales diminuaient et les charges croissaient.

 

C’est alors que les marchés se sont focalisés sur les différences entre pays et notamment entre pays de l’Eurozone dont on s’est aperçu que les Membres étaient – UEM oblige - amputés des outils traditionnels de rééquilibrage, à savoir la dévaluation et l’inflation. Par conséquent, à moins de l’existence d’un mécanisme de solidarité totalement crédible entre Pays de l’UEM, le défaut de payement par un de ses Membres devenait soudainement une réelle possibilité. Ceci a conduit à remettre l’équilibre budgétaire au centre des  préoccupations et à tirer la conclusion que l’austérité nécessaire au rétablissement des finances publiques était à la fois indispensable pour reconquérir la confiance des marchés mais incompatible – à court terme - avec les objectifs de relance de la croissance. 

 

 Après près de 24 mois de tergiversations, les Gouvernements de l’Eurozone n’ont toujours pas réussi à mettre en œuvre une solution durable, réagissant perpétuellement avec retard aux évènements et proposant des mesures souvent inadéquates dont les modalités soulignent – au delà de déclarations d’unité superficielles – l’existence de profondes divergences au lieu d’être l’expression d’une solidarité sans faille.

 

C’est dans ce contexte très précis qu’il convient d’analyser l’aggravation de la crise financière au travers de la fragilisation du système bancaire. Celle-ci est la conséquence directe de la surexposition des banques aux titres de la dette souveraine dont le caractère « risqué » est au cœur de la crise. Séparer les activités « traditionnelles » des banques de leurs activités de « banque d’affaires » ne changera en rien cette situation car c’est le financement même des Etats qui est devenu le point névralgique de l’activité « spéculative ».

 

L’appel compréhensible de Madame Lagarde à la recapitalisation des banques, surtout si elle s’effectue par des prises de participations (contrôle?) par les Etats,  n’a de sens que si, simultanément, des mesures réglementaires appropriées sont prises pour encadrer le financement du secteur public par ces banques. Il est impératif de détricoter la relation incestueuse malsaine d’interdépendance entre les banques et les finances publiques.

 

 De même, l’affirmation par le Président Trichet qu’il existe suffisamment de collatéral éligible et disponible pour permettre à la BCE d’assurer la « liquidité » du système bancaire de l’Eurozone, ne peut rassurer les marchés que si la Banque Centrale est prête à gonfler sans aucune limite son bilan. Une telle démarche (crédible au niveau de la Federal Reserve Bank) implique un soutien unanime et inconditionnel des pays de l’UEM qui, d’évidence, fait cruellement défaut. Il sous-entend la « mutualisation » de facto de la dette des pays membres.

 

Comme le rapportent les médias de plus en plus souvent, le moment de vérité approche où il faudra faire le choix irréversible et crucial entre la construction d’une Union Européenne forte, intégrée, capable d’assurer un avenir digne et plein d’espérance et le repli nationaliste qui verra la désintégration de 60 ans d’efforts de paix et de prospérité.

 

Avons-nous les hommes d’Etat nécessaires pour imposer le bon choix ?

 

Bruxelles, le 13 septembre 2011

 

 

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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