Pourquoi le Citoyen Britannique devrait envisager d’adhérer à l’Union Economique et Monétaire.

 

 

La crise financière est loin d’être terminée et la Grande Bretagne paie un lourd tribut à cette situation. La coalition gouvernementale a instauré un programme d’austérité sans précédent en période de paix pour maîtriser les dépenses publiques et l’endettement qui s’est fortement aggravé par le sauvetage d’un secteur bancaire largement surdimensionné. L’impact de ce programme « courageux » doit encore se faire sentir par l’ensemble de la population qui peut s’attendre à une période prolongée de « stagflation » dont on aurait tort de sous-estimer les conséquences politiques et sociales.

 

Dans les premières phases de la crise, le poids de l’ajustement a pesé essentiellement sur le taux de change,  laissant se déprécier la Livre Sterling de quelques 25% par rapport à l’Euro à partir de 2007, ce qui a permis, pendant un certain temps, de soutenir l’activité économique. Durant cette période, le Royaume Uni a profité pleinement des règles de libre échange en vigueur au sein du « marché unique » mais a choisi d’ignorer les responsabilités correspondantes, sensées faire des taux de change entre monnaies des Pays Membres, une matière d’intérêt partagé. La tolérance dont ont fait preuve les pays Membres de l’Eurozone peut s’expliquer par le renforcement significatif de la méthode intergouvernementale dans la prise de décisions pour gérer la crise financière au détriment de la méthode communautaire, marginalisant de ce fait le rôle de la Commission et sa responsabilité de gardienne des Traités.

 

Malgré tout, depuis le début de la crise, l’Union Européenne a fait des progrès non négligeables en matière d’intégration des marchés, que ce soit en matière de réglementation financière (en parallèle avec les Etats-Unis), de gestion des crises (avec la mise en place du FESF et celle proposée du MES) ou encore en matière de coordination économique (avec l’instauration du Semestre Européen et le renforcement du Pacte de Stabilité et de Croissance). Ces avancées, quoique bienvenues, demeurent néanmoins fermement ancrées dans un cadre intergouvernemental comme le prouve le caractère « national » prépondérant sur lequel reposent la réglementation et la supervision financière, l’absence d’une procédure européenne de faillite ou encore les règles complexes proposées pour faire fonctionner le MES. Faute d’efforts supplémentaires pour remédier à ces lacunes, il est peu vraisemblable que ces réformes s’avèrent suffisamment robustes pour prévenir de futures crises.

 

Dans ce contexte, les pays qui demeurent en dehors de l’UEM se trouvent de plus en plus marginalisés. Nulle part cela n’a été ressenti plus fortement qu’en Grande-Bretagne où, après s’être initialement distancé de la prise de décisions au sein de l’Eurozone (étant entendu que le Royaume-Uni conserverait sans interférence aucune sa pleine souveraineté monétaire), le Premier Ministre semble avoir changé d’avis en reconnaissant que l’orientation des politiques au sein de l’UEM affecte des intérêts vitaux du pays. En effet, l’UE constitue le principal marché d’exportation du Royaume-Uni et Londres demeure – en tout cas pour l’instant – le centre financier du marché des capitaux de l’Euro.

Si la Grande-Bretagne désire jouer un rôle constructif dans l’élaboration des politiques de l’Eurozone, que ce soit sur le plan politique, économique ou réglementaire, elle doit accepter que ce privilège s’accompagne d’une série d’obligations qui, par définition, doivent octroyer aux autorités de l’UEM un droit de regard équivalent sur les politiques anglaises.

                                                                                                                            

Adhérer à l’UEM serait, bien sûr, la réponse la plus simple et efficace, tout en offrant des avantages considérables à toutes les parties.

 

L’UE bénéficierait d’un renforcement considérable du socle économique qui sert de fondement à la monnaie unique. Cela renforcerait en même temps l’ancrage de l’€ en tant qu’alternative crédible au dollar américain, réduisant la pression qui s’exerce en vue de créer une nouvelle et inutile monnaie de réserve artificielle. Le pouvoir de l’Eurozone au sein des enceintes internationales (FMI, BIRD, G20, WTO etc.) se trouverait considérablement renforcé conduisant à la substitution des représentations « nationales » - individuellement faibles - par une représentation unique et forte de l’UE. Les réformes nécessaires du système financier international ne devraient plus se faire exclusivement au détriment des pays européens, comme ce fut le cas dans la récente renégociation des quotas et droits de vote au sein du FMI.

 

Adhérer à l’UEM arrimerait définitivement la monnaie anglaise à celle de ses principaux partenaires commerciaux, ce qui permettrait le déploiement d’une véritable zone de libre échange, si chère aux britanniques et au sein de laquelle l’arme de dévaluation compétitive, source de distorsions, aurait été éliminée une fois pour toutes.

 

L’UEM bénéficierait largement d’une participation de la Grande-Bretagne à l’élaboration d’un cadre réglementaire unique pour l’Eurozone, accélérant la mise en place d’un marché unique pour l’ensemble des services financiers. De plus, dès l’adhésion de la Grande-Bretagne (suivie rapidement par les pays restants de l’Union), l’UE pourrait mettre en œuvre des politiques monétaires et économiques plus flexibles, ajoutant à la panoplie des options disponibles une gestion proactive de la valeur externe de l’€. Ainsi la valeur de l’€ sur le marché des changes ne s’établirait plus exclusivement comme une résultante d’actions menées par des autorités étrangères qui n’ont aucun intérêt à défendre les priorités de l’UE.

 

La Grande-Bretagne serait en mesure d’exercer une influence significative et bienvenue sur les politiques économiques de l’UE. Comme je l’avais déjà proposé précédemment, la Banque d’Angleterre pourrait se voir confier par la BCE la gestion de l’ sur le marché des changes (sur le modèle de la FRB de New York), faisant bénéficier l’Eurozone de son expertise en matière de gestion d’une monnaie de réserve.

 

Alors que les arguments avancés ci-dessus ne sont pas particulièrement nouveaux, des développements plus récents, et en particulier la publication du Rapport intérimaire de la Commission Vickers apporte d’importants nouveaux éléments qui justifient de réévaluer la pertinence de l’adhésion à l’UEM. En effet, au centre du débat autour du Rapport se retrouvent les questions de la séparation (isolation) des activités bancaires commerciales traditionnelles des activités de banque d’affaires et d’opérations pour compte propre ainsi que du niveau des fonds propres qui doivent être disponibles pour sécuriser ces opérations.

 

Un aspect, souvent négligé, est la prise en compte, non pas de la taille en valeur  absolue des institutions financières mais de leur importance relative à la hauteur des économies des pays qui les réglementent. Il ne fait guère de doute que la taille du secteur bancaire a été un facteur déterminant dans la contagion de la crise financière en Grèce, Irlande, Belgique, Espagne, Suisse et Grande-Bretagne dès lors que l’on a pris conscience que le total des bilans des grands opérateurs financiers dépassait largement le PNB de leurs pays de domiciliation. Le sauvetage du système bancaire a entraîné une détérioration rapide  des niveaux d’endettement public, même dans des pays peu endettés avant la crise (Irlande, Grande-Bretagne, Espagne). Cette situation exclut, dorénavant, toute nouvelle opération de sauvetage bancaire d’envergure, ce qui explique la priorité absolue accordée à la mise en place d’un nouveau cadre prudentiel adapté.

 

L’Irlande, la Grèce, l’Espagne (et la Belgique temporairement à l’automne 2008), tous Pays Membres de l’UEM, ont pu – jusqu’à présent – éviter la faillite /rééchelonnement de leur dette grâce à la flexibilité de la BCE qui a autorisé un accès quasi illimité des banques à ses facilités de refinancement.

 

Il est intéressant de noter que la reprise économique plus vigoureuse enregistrée aux Etats-Unis peut être, en partie, attribuée à la taille plus modeste de son secteur bancaire comparé à l’économie générale (et aussi à des mécanismes de gestion des faillites plus abouties). Cette situation justifie la fixation de ratios de fonds propres moins sévères à cause d’un risque « systémique » réduit associé au secteur bancaire. Cela explique aussi la réticence des Etats-Unis à adopter les nouvelles normes exigées par les accords de Bâle II et III, ainsi que certaines propositions véhiculées au sein du G20.

 

Un exemple a contrario est fourni par la Suisse qui a imposé à ses deux banques universelles « systémiques » des ratios de fonds propres allant bien au delà des règles de Bâle III.  Le total du bilan de ces deux institutions est un multiple du PNB suisse ce qui rendrait leur faillite ingérable par les autorités nationales.

 

C’est dans ce cadre qu’il convient de prendre en compte les conclusions préliminaires du Rapport Vickers. Si le Royaume-Uni reste à l’extérieur de l’UEM, les autorités anglaises  devront choisir entre deux possibilités déplaisantes : soit imposer aux banques des ratios de fonds propres suffisants pour pallier à toute nécessité de sauvetage; soit limiter la taille des banques et/ou l’envergure de leurs opérations à un niveau compatible avec la taille de l’économie nationale. Bien qu’il y ait un impératif politique incontournable de protéger à l’avenir le contribuable contre l’éventualité d’opérations de sauvetage, ni l’une ni l’autre de ces options ne plaisent au secteur bancaire anglais qui a joui du statut privilégié séculaire de centre financier dominant dans le fuseau horaire européen et qui demeure aujourd’hui encore, dans certains domaines le marché de référence mondial. Si des normes élevées de fonds propres sont imposées, la capacité concurrentielle vis-à-vis d’acteurs étrangers se verra  réduite. Cette peur est déjà apparente dans le débat entourant le « passeport européen » qui pourrait offrir un avantage compétitif aux banques européennes qui établissent des agences au Royaume-Uni sur base de leurs règles nationales; l’alternative qui consiste à limiter la taille et l’envergure des activités bancaires réduirait la capacité bénéficiaire et conduirait, à terme, à la réduction du marché de Londres  à  l’état de place financière provinciale.

 

L’adhésion à l’UEM éliminerait ces inconvénients en créant au niveau de l’UE un espace concurrentiel équitable dans lequel la Cité de Londres pourrait déployer sans complexes ses avantages compétitifs, fondés sur son expérience financière inégalée. En effet, la taille du marché européen et l’existence d’une Banque Centrale Européenne comme prêteur de dernier ressort crée les conditions nécessaires pour le déploiement d’institutions financières dont la taille dépasse la capacité que chacun des Etats Membres individuels peut envisager. Ainsi les banques belges, luxembourgeoises ou hollandaises pourraient faire une concurrence loyale à leurs homologues allemands, français ou britanniques, tant au niveau européen que mondial.

 

Au-delà des arguments de nature économique et financière évoqués ci-dessus, une série d’arguments « politiques » devraient inciter la Grande-Bretagne à réévaluer sa position vis-à-vis de l’UEM. Il n’aura échappé à personne que la crise financière a créé de fortes tensions au niveau de la solidarité européenne. La voix de l’Allemagne est devenue prépondérante dans l’orientation des débats, alimentant presque partout en Europe une recrudescence des sirènes nationalistes et populistes. Cela a été démontré par le récent succès en Finlande d’un parti opposé au sauvetage du Portugal ou par les avancées spectaculaires du Front National qui prône le retrait de la France de l’€. Dans ces débats, le rôle marginal joué par la Grande-Bretagne en tant que non membre de l’UEM est très dommageable, notamment parce qu’il rend plus difficile la possibilité des pays périphériques les plus faibles à obtenir une répartition plus équitable des efforts requis pour rétablir la confiance et un équilibre financier durable. Des tensions supplémentaires sont apparues sur le front géopolitique avec la spectaculaire abstention de l’Allemagne lors du vote du Conseil de Sécurité sur la Lybie et de son refus, dans la foulée, de participer aux opérations militaires aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne.

 

Ces développements ont suscité, pour la première fois, l’inquiétude des marchés financiers quant à la capacité de l’UEM de maintenir sa cohésion (et celle de l’UE).  Il serait dangereux de sous-estimer le désenchantement de la population, en particulier celui des chômeurs et des plus démunis dont l’hostilité augmente au vu de l’élargissement continu du fossé entre les sacrifices qui leur sont imposés et le spectacle des revenus croissants des plus nantis. Après la déstabilisation financière, la révolte sociale gronde !

 

Cette tendance est confirmée par une inflexion malvenue de la position assumée par l’Allemagne : l’engagement que le Chancelier Kohl avait pris  en 1989, assurant que l’Allemagne serait « européenne » (en contrepartie du soutien de l’Union à la réunification allemande) se transforme progressivement vers l’imposition de plus en plus revendiquée d’une Europe « allemande ».

 

C’est dans l’intérêt de tous les Pays Membres qu’un meilleur équilibre des pouvoirs soit rétabli au sein de l’UE. Ceci implique un engagement total de l’Angleterre; l’adhésion à l’UEM serait le symbole le plus fort d’une telle démarche. C’est seulement dans ces conditions que l’UE – et chacun de ses Membres – pourra jouir pleinement de sa richesse, de son niveau supérieur d’éducation et de ses valeurs humaines, économiques et sociales et pourra défendre sa place dans le concert des puissances mondiales.

 

Adhérer à l’UEM et assumer la position éminente et l’influence qui lui reviennent au sein de l’UE constitue un réel bouleversement pour le seul pays européen qui n’a pas connu d’occupation étrangère au cours du dernier millénaire. Ce serait, néanmoins, la démonstration de la capacité de l’Angleterre à s’adapter au nouvel ordre d’un monde globalisé où l’Union fait la force ; ce serait incontestablement la meilleure option pour assurer un futur prospère aux générations à venir.

 

C’est au moment où chacune des parties concernées peut faire la démonstration qu’elles ont besoin l’une de l’autre que les meilleurs résultats peuvent être obtenus. Le temps est venu de saisir le taureau par les cornes et de faire un pas décisif supplémentaire vers l’intégration européenne, mettant simultanément fin au danger d’une résurgence nationaliste et populiste qui, par deux fois au siècle dernier, à mis l’Europe à genoux. C’est donc dans son propre intérêt que le citoyen britannique devrait sérieusement réévaluer les avantages d’une adhésion à l’Union Economique et Monétaire.

 

Lorgues, le 25 avril 2011

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ; Membre de l’Institut Thomas More.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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